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Non ! L' Europe de cette époque n' avait pas de force militaire à sa disposition . L' ex-Yougoslavie était un pays où l' histoire opposait beaucoup d' intérêts européens .

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F. Mitterrand - 9 septembre 1994

Le Premier ministre me l' avait soumis quelques jours auparavant . J' y avais remarqué une certaine tendance à la personnalisation , qui risquait de créer une confusion dans la répartition des rôles définis par la Constitution . Il en a tenu compte assez pour qu' il n' y ait pas de vrai conflit .

Il n' y a pas , entre nous , de dissentiment fondamental sur les choix de politique étrangère . Il s' agit de la politique de la France .

Je n' ai pas eu de difficulté avec le changement de majorité , puisque , dans ce domaine , il n' y a pas eu de véritable changement de politique . J' ai connu des désaccords , mais ils n' ont pas été nombreux et ne se sont pas envenimés .

Le plus important et le plus vif a porté sur la politique nucléaire et le moratoire sur les essais .

D'abord , une certaine tendance , qui n' est peut-être pas celle de monsieur Balladur lui - même , à rentrer dans le rang du côté de l' OTAN . Ensuite , une attitude extrêmement réticente devant des pays rejetés par les Etats Unis , Cuba , alors que , pour ma part , je n' éprouve pas ce genre de sentiment . L' histoire n' est pas immuable .

J' ai souhaité l' opération Turquoise . Quand il s' est agi de définir la marche à suivre , j' ai eu l' accord entier de monsieur Juppé , tandis que le Premier ministre et le ministre de la Défense émettaient certaines réserves .

Non , il ne s' y opposait pas , mais il m' a écrit pour m' exprimer ses prudences . Si j' en fais état , c' est que cela a été dit également à l' Assemblée nationale . Quoi qu' il en fût , aucune décision n' a été prise hors de moi .

Pour le cas où l' opération Turquoise aurait échoué ? Non , je ne soupçonne pas monsieur Balladur de ce petit machiavélisme .

La Constitution confère aussi au Premier ministre des compétences importantes . Je veille à ce que les équilibres soient préservés . monsieur Balladur est surtout intervenu , au début , par le biais européen . Ce qui me convenait tout à fait . Avant la formation de son gouvernement , j' aurais pu m' interroger en raison de sa majorité parlementaire . Sa première initiative , celle du Pacte de stabilité , était une bonne initiative . Certes , elle vient se surajouter à beaucoup d' institutions , ce qui lui a encore interdit de trouver son exacte place . Mais je l' ai approuvée et défendue dans les instances internationales .

C' est un homme qui a l' esprit rapide et précis . Il est aisé de travailler avec lui .

Tant d' événements inattendus pèsent sur ce genre de pronostic ! Même à 6 mois près !

Sur ce dernier point , certaines campagnes anglo-saxonnes s' inscrivent dans une continuité historique vieillissante . Ce qui reste du Colonial Office n' a jamais cessé d' adopter à l' égard de la politique française en Afrique et au Levant une attitude d' extrême méfiance et de compétition .

Moins favorable ? C' est la thèse en vogue . Je ne la comprends pas . L' histoire se fait tous les jours . Elle est toujours effort et lutte .

S' il n' y avait pas eu la guerre et que les Nations-Unies eussent été créées en temps de paix , le Japon et l' Allemagne auraient fait partie du Conseil de sécurité . La France a pu bénéficier , après la victoire , d' un statut avantageux par rapport à ces deux pays . et à quelques autres . Cela dit , où en était la France en 1940 ? La vitalité de notre pays continuera de surprendre .

L' Allemagne existe . Elle représente un grand peuple en mouvement . Il se trouve que nous sommes son voisin . Ce voisinage n' a pas été facile . Depuis Bouvines , au XIIIe siècle , nous avons été confrontés à cette réalité . Il me semble que ça suffit ! Mieux vaut s' entendre , ce que nous faisons en construisant l' Europe !

Ce qui s' est passé entre Helmut Kohl et moi a permis de régler ce qu' on appelait les contentieux européens . En 1984 , quand j' ai assuré ma première présidence du Conseil européen , il y en avait dix-sept ! Après quoi , nous avons affronté ensemble d' autres difficultés . D'abord , lors de la négociation du Marché unique en 1985 , la Grande-Bretagne de Mme Thatcher s' est battue avec acharnement pour en retarder l' échéance . Nous y sommes quand même arrivés sur les bases que nous avions souhaitées . Ensuite , lors de la négociation du traité de Maastricht , en 1991 , monsieur Major nous a finalement donné son accord . Sauf sur l' Europe sociale . Mais nous le ferons , avec ou sans les Britanniques .

C' est bien la preuve que cette amitié franco-allemande répond à une nécessité historique .

Tout peut toujours arriver . C' est pourquoi je crois à la force des institutions . Il faut traduire institutionnellement , pour les fixer , les intentions politiques . Bien sûr , il y a des crises . Willy Brandt m' a dit un jour : " il y a eu un Chancelier pour l' Ouest . Cela a été Adenauer . Il y a un Chancelier pour l' Est , moi . Il y aura bientôt un Chancelier pour l' Allemagne et pour elle seule " . Mais il était peut-être trop pessimiste . Schmidt et Kohl ont démenti cette prévision .

Le Premier ministre a d'abord marché sur des oeufs . Mais il agit avec vigueur et esprit d' initiative . La politique franco-allemande continue .

C' est une expression déjà ancienne . Je ne sais pas très bien ce qu' elle veut dire , ou , si je comprends , elle m' inquiète . Qu' il y ait des disparités sur notre continent , c' est l' évidence . Déjà , à l' intérieur de l' Union européenne , vous avez des pays - l' Irlande , la Grèce et le Portugal - dont le niveau de vie est très inférieur à celui des autres . Ailleurs - par exemple en Italie ou en Espagne - vous avez des régions pauvres qui représentent une charge lourde pour la Communauté .

Je crains qu' il y ait , dans ce schéma , une certaine confusion et un certain immobilisme . Or la construction européenne est une dynamique . J' ai moi - même appelé - notamment en 1989 - à une nouvelle théorie des ensembles pour l' Europe . D'abord la Communauté , l' Union européenne , à laquelle peuvent adhérer les pays capables d' en supporter les contraintes économiques et politiques . Ils ne sont pas nombreux , mais , avec le temps , d' autres les rejoindront . Plusieurs pays européens auront besoin de réussir leur développement , avec le concours de la Communauté , et de parfaire , si besoin est , leur démocratie . Les situations sont très variables . Je continue de penser que devrait être créée , en plus de la Communauté , une structure où se retrouveraient , avec ceux de l' Union européenne , tous les pays démocratiques de l' Europe . Ils parleraient de leurs intérêts communs , qui sont nombreux , et ils s' habitueraient à vivre ensemble . C' est pourquoi j' avais parlé de confédération européenne . Mais ne touchons pas à l' Europe des Douze à partir de laquelle tout se fera .

On a dit , par dérision , que je voulais une Europe des riches et une Europe des pauvres ! C' est exactement le contraire . Je ne fais que constater la réalité : l' impossibilité de certains pays , notamment ceux qui paient encore la note du désastre communiste , d' adhérer rapidement à l' Union européenne . S' ils entraient dès aujourd'hui dans le Marché unique , ils se feraient dévorer économiquement par les capitaux étrangers .

N' oubliez pas non plus que , sur les douze actuels de l' Union européenne , trois pays seulement sont contributeurs nets , c'est-à-dire qu' ils donnent plus à l' Europe qu' ils n' en reçoivent : l' Allemagne , la Grande-Bretagne et la France . On ne peut pas demander à nos Parlements ni à nos contribuables d' augmenter indéfiniment leur participation financière .

La Russie a vocation , si elle le désire et si elle remplit les conditions , à participer pleinement à l' organisation européenne .

Vous avez raison . Mais après soixante-dix ans de communisme , les dégâts sont considérables , il faudra beaucoup d' efforts avant qu' ils soient réparés .

Contrairement à ce qu' on dit , Maastricht s' applique tous les jours . Les pays qui demandent aujourd'hui à entrer dans l' Union doivent se soumettre aux règles du traité , même si l' on peut admettre , comme on l' a déjà fait , des dérogations provisoires .

La crise monétaire n' a pas abouti au désordre que l' on pouvait redouter . Je continue de croire que l' Union monétaire est réalisable entre 1997 et 1999 .

Moi qui ai dirigé le Parti socialiste pendant 10 ans et qui ai été tant attaqué à ce titre ! Je me suis rallié à ce grand projet il y a trente - 5 ans . Je n' y renonce pas .

D' une génération à l' autre , la mémoire est courte . Je suis né pendant une guerre mondiale , et j' ai fait la suivante . Quelle somme de massacres et de destructions ! J' en ai tiré les leçons . Je suis aujourd'hui l' un des rares survivants du premier congrès européen de l' histoire , à La Haye , en 1948 , qui était présidé par Winston Churchill . J' ai continué le combat . En assurant la place de l' Europe dans le monde , nous renforcerons en même temps la place de chacun des Etats qui la composent .

Elle est inquiétante , mais pas si considérable . Je ne la redoute donc pas . Mais il faut quand même se dépêcher de multiplier les interconnections entre nos pays européens , afin que les poussées nationalistes se brisent sur de nouvelles réalités structurelles .

Non ! Pourquoi faire ce procès à l' Europe ? Qu' ont fait de mieux les Américains , les Russes et tous les autres ?

Non ! L' Europe de cette époque n' avait pas de force militaire à sa disposition . L' ex-Yougoslavie était un pays où l' histoire opposait beaucoup d' intérêts européens . L' histoire a la peau dure .

Vous suivez votre idée . Ce ne fut pas un fiasco pour l' Europe . Elle n' était simplement pas mûre pour affronter ce problème . Maastricht est arrivé trop tard . Entre les réunions du Conseil européen , il n' y a avait aucune autorité capable de mettre en œuvre une politique cohérente .

J' ai été mal compris au début par la presse , et notamment par Le Figaro . Ma résistance à la proclamation immédiate de l' indépendance des Républiques yougoslaves ne correspondait pas à un attachement quelconque au régime de Tito . Face aux Allemands , qui souhaitaient cette reconnaissance immédiate pour la Slovénie et la Croatie , j' ai opposé , au Conseil européen de juin 1991 , à Luxembourg , que nous ne devions pas lâcher tous ces peuples dans la nature sans avoir fixé le droit des minorités , ni examiné le cas des frontières . Pourquoi les frontières administratives intérieures d' un pays devaient - elles devenir automatiquement des frontières de droit international ?

Puis ça a été le tour de la Bosnie . Elle vivait sous un statut imposé par Tito , qui voulait que , pour les grandes décisions , un consensus fût nécessaire entre les trois communautés , Serbes , Croates et Musulmans . Si les uns ou les autres avaient à se plaindre de la manière dont leur République était gérée , ils pouvaient faire appel à la Fédération . Ils se sont brusquement retrouvés citoyens d' un pays dans lequel ils se sentaient étrangers . Tout le reste a suivi .

Leur réaction n' a pas été intellectuelle , mais émotive . La force des images permet de le comprendre . Mais la France a fait pour la Bosnie plus que n' importe qui .

Dites plutôt " des " intellectuels . Ce sera plus juste . Alors que notre responsabilité est nulle .

Il était membre de l' Organisation de l' unité africaine - OUA - . Son pays était à l' ONU , et il représentait à Kigali une ethnie majoritaire à 80 % il était reconnu par tout le monde . Pourquoi y aurait - il eu un interdit ? C' est la France , au contraire , qui a facilité la négociation entre les deux ethnies . Elle y a même réussi , puisque les accords d' Arusha ont été signés . J' ai reçu à cette occasion une lettre de remerciements très chaleureuse du FPR . C' est la France qui , avant le drame , avait demandé et obtenu l' intervention de l' ONU . Il n' y avait plus de soldats français lorsque , après l' assassinat des présidents hutus du Rwanda et du Burundi , s' est déclenché le génocide .

A la fin de cette histoire , on ne retrouvera pas , en Afrique , une démocratie parlementaire dans le sens où nous l' entendons . Ce que j' avais défini à La Baule , c' était le minimum démocratique indispensable : le pluralisme des partis , la liberté de la presse , des élections libres . Or il y a eu des élections libres dans la plupart des pays de l' Afrique francophone , à l' exception de deux ou trois .

Relisez de plus près la déclaration que j' ai faite à l' époque . La solution ne peut venir que d' un accord entre les deux parties . L' Algérie sera obligée de passer par des élections générales . Mais nous , Français , n' avons pas à nous substituer au peuple algérien .

Dans ses premières déclarations , Charles Pasqua a porté des appréciations sur les Britanniques , les Allemands ou le gouvernement algérien . Elles ont évidemment troublé le ministre des Affaires étrangères , dont c' est le domaine . monsieur Balladur a ensuite donné raison à monsieur Pasqua , parce qu' il entend apparaître comme le défenseur de la sécurité La sagesse est que chacun reste chez soi , dans le domaine de sa compétence .

Absolument . Quand je le rencontrais , monsieur Reagan commençait par ne parler que de Castro . C' était une obsession . Encore était - ce à l' époque de l' Union soviétique . A monsieur Clinton j' ai dit , lors de notre premier entretien à Washington , que je ne comprenais pas le maintien du blocus de Cuba et l' embargo contre le Vietnamonsieur A quoi cela correspond - il après la chute de l' empire soviétique ? A quel danger pare - t - on ?

On ne peut en faire le fin du fin des relations internationales . Cuba est acculé à la misère après des décennies d' isolement . C' est intolérable .

Si l' Irak se soumet aux conditions qui lui ont été fixées par les Nations-Unies , sur le plan nucléaire et en cessant de réprimer les Kurdes et les populations des marais , dans le Sud , je serai partisan de la levée de l' embargo . Cela serait d'autant plus raisonnable que nul ne pense à démanteler ce pays , dont les frontières ne sont pas en cause .

Oui . Ou , si vous voulez , il est sur la même ligne que moi , même s' il souhaite plus souvent que moi notre participation à telle ou telle réunion militaire de l' OTAN .

Comme je n' ai pas l' esprit de système , j' y consens de temps en temps , lorsque nos forces sont en cause . Les ministres de la Défense meurent d' envie d' assister à ces conclaves où on rencontre du beau monde . J' ai accepté que monsieur Léotard se rende à Séville , mais j' ai refusé que le chef d' état-major le suive . Je ne veux pas que l' on puisse interpréter notre comportement comme une volonté de réintégration . J' y suis formellement hostile .

Difficile à dire . Le personnage marquant fut , je crois , Mikhail Gorbatchev .

Il a commis une erreur d' appréciation . Il croyait qu' une révolution , ça pouvait s' arrêter . Je lui en ai souvent parlé . Quand je l' ai rencontré à Kiev , en 1989 , je lui ai conseillé d' accélérer la décentralisation et la réforme institutionnelle . Il n' était pas pressé . Il ne voulait pas changer au-delà d' une certaine limite , qui était l' unité de l' Union soviétique . Il craignait la dislocation de l' empire qui est finalement survenue .

Un homme comme Helmut Kohl est très au-dessus de la réputation qui lui a été faite , notamment par mes amis sociaux-démocrates . C' est quelqu'un d' un formidable bon sens , d' une grande ténacité , avec beaucoup d' autorité , qui a la foi européenne . Nous aimons parler ensemble de l' histoire , de la nature ou des relations entre les hommes . Je n' oublie pas le rôle du Président allemand Von Weizsacker . Et rien n' aurait été possible sans l' action passionnée et déterminée de Willy Brandt . Je vois en lui un grand artisan de la paix en Europe . J' ai admiré le Chancelier autrichien Kreisky . J' aime la personnalité de Felipe Gonzalez et celle du roi Juan Carlos . Et Mandela . Et Allende . Et Mano Soares . Mais je ne veux pas établir de palmarès .

Il me plaît bien . Il possède l' originalité de l' esprit . C' est un homme engagé , qui se refuse au conformisme quand il est convaincu d' une action à mener . C' est en même temps un partenaire toujours désireux de comprendre les raisons d' autrui .

Je n' aime pas ça . Mais le danger ne me paraît pas réel . Par précaution , il vaut mieux que l' Europe se renforce .

C' est un jeu d' apparences . La France est également entendue aujourd'hui .

Je le cite quand je le dois . Pas quand il n' y a pas de raison . Ce serait ridicule . Ils ne vous agacent pas , ces moulins à prières ?

Parce que les troupes françaises n' ont pas participé au Débarquement . Il y avait des Français . Mais ils appartenaient à l' armée anglaise . Souvenez - vous . Le général de Gaulle est arrivé en France huit jours après . Il avait un conflit avec Churchill . C' est d'ailleurs , à mon avis , de Gaulle qui avait raison . Et il aurait fallu que je dise aux Alliés qui étaient venus pour la commémoration à Omaha Beach : " C' est grâce au général de Gaulle " ? C' eût été de mauvais goût . Mais quand on parle du Général de Gaulle à propos de la libération de la France et de Paris pour lui rendre hommage , c' est la moindre des choses . Je puis en témoigner , j' y étais !

Oh ! C' est une petite histoire qui est vraie . Je l' ai retenu par la jambe dans la bousculade , quand il voulut saluer la foule , debout sur l' appui de fenêtre du salon où nous étions . Lorsqu' il s' est montré , la foule criait " Vive Leclerc ! " Je crois me souvenir qu' il n' était pas très satisfait .

Je n' ai pas marché dans son entreprise de pouvoir .

Chaussé les bottes , façon de parler ! Je n' ai pas gouverné comme lui .

Quand un tribunal ne me plaisait pas , je ne le révoquais pas . Je n' ai pas dit non plus , ce qu' il a fait un jour , que tous les pouvoirs procédaient du Président de la République , y compris le pouvoir judiciaire . Sous ma présidence , la télévision et la radio sont devenues libres . Finalement , la démocratie le faisait souffrir . Moi aussi , mais j' ai fini par m' habituer .

Cela dit , le général de Gaulle fut un personnage d' une grande envergure , et je ne mésestime pas ses enseignements .

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