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Mais il y a aussi ceux qui ont inventé ces techniques , ceux qui ont inventé cette science , ceux qui ont inventé les logiciels ; mais pour inventer les logiciels , il fallait une très grande formation en mathématiques pures , il fallait connaître la physique ; et pour remplir ces logiciels , il faut avoir une culture , il faut savoir ce que signifient les mots , les vocabulaires ; ce sont des dictionnaires ambulants que les hommes et les femmes qui fabriquent tout cela .

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F. Mitterrand - 27 mars 1987

A l' évidence ! une université très ouverte sur l' extérieur , qui regarde la vie en face , qui s' en préoccupe ; c' est l' impression que j' en ai en tout cas .

Bien entendu , une vie c' est irremplaçable , quel drame ! pas simplement pour ce jeune étudiant , pas simplement pour sa famille , mais pour toute notre société .

Les étudiants se chargent eux-mêmes de se rappeler au souvenir de notre société .

indispensables , comment pourrait -on discuter même de cela ? Simplement , on n' en avait pas toujours pris conscience .

Vous aviez raison de dire , pour commencer , que les étudiants vivaient très souvent , à diverses époques , en dehors de la société : ils avaient leur vie à eux et ils n' établissaient pas très bien le lien entre ce qu' ils faisaient pour se préparer et ce sur quoi ils débouchaient , le lien n' était pas fait , en tout cas pas suffisamment : c' est difficile de généraliser .

Je pense qu' aujourd'hui c' est une idée maîtresse , à la fois de ceux qui ont la charge de l' université , de l' emploi , du travail , de la marche de nos affaires et des jeunes , que de travailler pour un résultat pratique tout en préservant la part éminente de ce qui n' est pas pratique ou qui l' est le plus éminemment , c'est-à-dire la formation de l' esprit .

Les jeunes sont déjà et seront plus encore les véritables moteurs de l' Europe à venir .

Je crois qu' ils perçoivent mieux que les générations précédentes - j' allais dire que la génération fondatrice - ils perçoivent mieux encore la nécessité de l' Europe ; ils ont dans l' esprit une certaine dimension : non seulement ils connaissent le monde , par tous les moyens d' information qui leur sont aujourd'hui distribués , mais encore ils sentent bien qu' un seul pays , ce sont des limites trop étroites .

J' ai déjeuné récemment avec une association d' étudiants européens .

On a beaucoup discuté : le problème qu' ils me citaient en premier - et j' en étais d'accord avec eux - c' était ce qu' on appelle le projet Erasmus , du nom d' Erasme , donc un grand esprit qui a marqué son époque , et qui peut très bien signifier l' avènement de l' université au sens européen , où l' on se sent chez soi - que l' on soit à l' université de Cologne , à celle de Padoue , à la Sorbonne , à Montpellier , à Salamanque , à Coimbra , à Heidelberg - et cet esprit qui vient du moyen-âge est en train de revenir au premier plan .

Le projet Erasmus , ou tout autre formule , permettra aux étudiants de commencer leurs études ici , à Oxford - ça c' est déjà fait - de continuer à la Sorbonne , d' achever à Heidelberg , en même temps de s' initier aux différentes langues principales de l' Europe et enfin de pouvoir se destiner à un métier qui leur permettra , indifféremment - parce que les portes seront ouvertes , théoriquement , et je l' espère pratiquement à partir du début de 1993 - d' aller s' installer là où ils ont envie de s' installer ou bien là où l' emploi se propose , aussi bien en Ecosse , que dans le sud de l' Italie , en Espagne ou en Grèce et pas simplement dans l' étroit horizon de leur région , même si leur région de France n' en reste pas moins fort attractive .

Aussi bizarre que cela puisse vous paraître , l' ensemble des pays ou presque , qui participent aujourd'hui à la Communauté - ils sont douze - traînent les pieds même sur ce projet qui touche la jeunesse .

Il faut constamment insister pour faire comprendre que ce fameux projet Erasmus doit sortir et que l' on cesse de mégoter sur les millions qui lui sont nécessaires .

Or , la plupart des pays , c' est comme ça , sont préoccupés par autre chose et retardent le moment où leur jeunesse vivra européen .

Or cette jeunesse y aspire , il faut ouvrir tout grand les portes de l' avenir ; en tous les cas , moi , je milite pour cela .

Ce ne sont pas des concours sportifs .

S' il y a un remarquable rameur qui est d' origine française , belge ou luxembourgeoise , je pense qu' il serait admis d' office dans l' équipe d' Oxford ou de Cambridge .

En tout cas , si les mentalités n' y sont pas prêtes , il faut les y conduire et je suis sûr que les plus jeunes , mais aussi les un peu moins jeunes , ceux qui ont déjà 18 , 20 ans , c' est leur espérance , c' est leur aspiration .

C' est merveilleux que de chercher les voies de l' avenir dans les racines du passé ; c' est la plus belle continuité de la voie humaine , c' est la civilisation qui se perpétue et qui doit se transformer ; donc je trouve très beau qu' on ait trouvé ces noms qui ont une grande valeur symbolique , qui reposent sur un humus , un terreau historique très puissant et qu' en même temps cela dessine tout ce qui devra être fait demain .

Assurément , on ne pouvait pas penser , au temps d' Archimède , à ce que serait les accords entre 250 entreprises européennes , de la Norvège jusqu' à l' Espagne , et cetera .

on ne pouvait pas penser non plus , Erasme n' y pensait sans doute pas , mais tout de même , sa vie à lui , sa formation intellectuelle , sa possibilité de voyager , c' était l' Europe dans laquelle nous sommes , qu' à travers les siècles nous soyons allés en nous rétrécissant : l' Europe s' est refermée sur ses nationalismes , il faut , je le répète , ouvrir les portes .

Je pense qu' il est très artificiel de séparer ces deux termes : l' université doit contribuer à former les jeunes qui ont vocation à franchir les différentes étapes de l' intellect , du savoir , de la connaissance et , dans ce savoir , bien entendu , il faut comprendre la connaissance d' un métier mais , en même temps , l' université a pour objet , c' est sa matière même , que de développer les forces de l' esprit .

Il faut bien entendu qu' il y ait un savoir , encore faut -il développer la capacité à enregistrer ce savoir : moi , je ne vois pas où est l' opposition .

Simplement , il y a des tempéraments , il y a des natures , il y en a qui préfèrent aller vers des métiers dans lesquels ils s' absorberont tout entier , dans lesquels ils manieront des objets , ils les transformeront , ils les échangeront , c' est très bien , ça peut faire appel à de grandes ressources intellectuelles au demeurant , et il y a ceux qui préféreront des études abstraites .

Elles sont nécessaires , voyez dans les mathématiques , s' il n' y avait pas ces études abstraites il n' y aurait pas d' applications .

Dans le domaine purement philosophique ou littéraire , il faut qu' une société soit inspirée , qu' elle soit pénétrée par de grandes idées ; finalement ces idées-là , elles commandent tout le reste , donc je ne vois pas d' opposition dans les deux cas .

S' ils devenaient les parents pauvres , ce serait une erreur .

On serait passé d' un excès à l' autre .

Autrefois l' université était un peu trop isolée , elle s' attachait , ce qui était fort heureux , à la formation des esprits , elle se désintéressait un peu de ce que les jeunes gens feraient ensuite dans la vie : leur carrière , leurs débouchés , leur façon de vivre , comment élever leur famille , et cetera .

Mais aujourd'hui on aurait peut-être un peu trop tendance , pour compenser cette défaillance , à dire aux jeunes qu' ils n' ont qu' à se préoccuper de leur métier ; comme , à cause du chômage , l' angoisse est là , je comprends que la plupart des étudiants soient davantage intéressés par cette préoccupation que par une autre mais j' assure que si l' université devait se détacher de tout ce qui est l' alma mater , de ce qui est la matrice même de toutes les formations - oui , les sources de l' intelligence , les intellectuels - alors elle tournerait le dos à ce qu' elle était elle-même .

Pour faire marcher ces claviers , ce n' est pas si commode , il faut déjà savoir des choses .

Il faut déjà savoir des choses : un technicien ne doit pas être considéré comme un rouage .

D'ailleurs ce n' était pas dans votre esprit , ce n' est pas simplement un rouage qui exécute les consignes qui lui viennent de l' extérieur et qui confie ensuite à une machine le soin d' en tirer les conséquences .

C' est mieux que ça .

C' est un intermédiaire actif , c' est un acteur .

Mais il y a aussi ceux qui ont inventé ces techniques , ceux qui ont inventé cette science , ceux qui ont inventé les logiciels ; mais pour inventer les logiciels , il fallait une très grande formation en mathématiques pures , il fallait connaître la physique ; et pour remplir ces logiciels , il faut avoir une culture , il faut savoir ce que signifient les mots , les vocabulaires ; ce sont des dictionnaires ambulants que les hommes et les femmes qui fabriquent tout cela .

La culture dite intellectuelle ne peut pas être séparée de la culture technique même si , bien entendu , on se spécialise parce que il y a les tempéraments et parce que il y a les exigences de la vie .

C' est la synthèse ; toujours la synthèse .

J' aurais besoin d' y réfléchir : vous me prenez de court .

Oui , mais quelle est ma première réflexion ? c' est qu' au fond c' est un sondage de proximité : ces jeunes qui ont été consultés , ils réagissent par rapport à leur environnement immédiat , plutôt que par rapport à l' environnement lointain , par rapport à ce qui est leur vie de tous les jours , et en plus , je vous le répète , le chômage , les difficultés de société , l' angoisse sur l' avenir et cetera , et cetera .

Deuxièmement les copains , c' est avec eux qu' on vit .

Alors vous me disiez en troisième lieu ?

Oui la famille , ces jeunes continuent lorsqu' ils ont cette chance , d' avoir autour d' eux leur famille .

Cela ne me surprend pas .

C' est une chose encore un peu abstraite , un peu lointaine , plus tard ils verront .

Vous savez c' est une constante : moi j' entendais dire la même chose , sans sondage , lorsque j' étais étudiant , avant la dernière guerre mondiale .

Guerre , oui , puisque ma génération , à vingt ans , a débouché sur une guerre et qu' elle était née pendant une guerre : ça oui , on aurait mis la guerre au premier rang ; les autres , non .

Je crois que c' est le sentiment moyen ; Je crois vraiment .

Et l' université , ce n' est pas si mal ! simplement , de temps en temps , un certain nombre de personnes responsables se hasardent à imaginer la nécessité de réformes qui ne s' imposent pas .

Cependant tout bouge et tout change .

Alors le besoin est bien exprimé : s' adapter , par une série de mouvements , à l' économie - sans vouloir tous les 3 ans , 4 ans , 5 ans , réformer les structures - s' adapter au temps qui bouge !

Je voulais revenir sur une question précédente , lorsque je vous disais que dans ma jeunesse , c' était la guerre , mais j' aurais dû compléter , car dans ce sondage , vous citez en deuxième : le terrorisme .

Le terrorisme en tant que tel n' existait pas à cette époque , sous cette forme , mais il y avait quand même un développement formidable , terrible , à une époque où se trouvaient à la fois sur le sol de l' Europe : Hitler , Mussolini , Franco , Salazar , Staline et quelques autres .

C' était une autre forme de terrorisme , le fanatisme , l' esprit de système , l' intolérance et déjà dans certains camps de concentration en Allemagne , le racisme allant jusqu' à la mort , la torture et la mort .

Donc cette forme de terrorisme-là occupait nos débats , nos querelles , engageait des passions , animait en profondeur la vie politique .

La guerre , mais aussi cette forme de guerre de l' esprit qu' est le racisme ou l' esprit totalitaire : ça c' était notre vie !

Si on voulait rechercher les origines du terrorisme , il faudrait d'abord dire des terrorismes .

Oui , je pense que la façon dont se sont développées certaines actions dans les années 1930 et 1940 et par la suite , et même auparavant , je pense que ces comportements ont finalement inspiré , à distance , sans parfois qu' on s' en aperçoive , les idéologies qui aujourd'hui préfèrent finalement la mort à la vie .

L' esprit démocratique , cela s' apprend et cela se vit et à mesure que le temps passe , dans une Europe démocratique , 12 pays démocratiques ; comptez le nombre de ceux qui l' étaient à l' époque dont je vous parle , et vous verrez quand même que la démocratie est en marche .

Si elle fait encore des progrès dans l' Europe et par l' Europe , alors ces phénomènes s' éloigneront de nous .

Il faudra pourtant se méfier parce que même à l' intérieur de notre société française , vous voyez à tout moment apparaître comme des stigmates ou des tentations d' en revenir à des intolérances .

Il faut être très vigilant , en commençant à l' université .

ça m' est agréable , plus agréable que le contraire .

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