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C. de Gaulle - 15 mai 1962

Mesdames , Messieurs ,

Je vous assure que je suis heureux de vous voir . Avant que nous n' entamions notre dialogue , je vous demande la permission de vous dire quelques mots d' ensemble , qui sont en quelque sorte la philosophie de ce que je pourrai avoir à vous répondre tout à l' heure .

Notre temps et notre monde sont dominés par un fait immense qui tient en suspens le destin de chaque peuple et de chaque individu . Il s' agit , bien sûr , du fait atomique . deux puissances dans l' univers détiennent l' une et l' autre les moyens de détruire des nations en quelques heures . Je pense qu' il ne faut pas chercher ailleurs la raison fondamentale de cette sorte de doute et de désintéressement politiques que les générations d' à présent manifestent à l' égard des principes , des doctrines qui , naguère , suscitaient la foi et l' ardeur . Beaucoup ne croient pas qu' il y ait lieu de se fier aux idéologies , dès lors qu' en un instant tout peut être anéanti jusqu' au tréfonds et que , dans ces conditions , les grands problèmes du monde ne peuvent pas être délibérément résolus .

Dans cette situation générale , la politique de la France s' inspire autant que possible de sens pratique et , tranchons le mot , de modestie . Elle cherche à réaliser ce qui lui paraît possible et ce qui est à sa portée . Tirant parti de la continuité , de la stabilité que ses institutions lui procurent , elle vise , pour mener son action internationale , 3 objectifs essentiels et qui d'ailleurs sont liés entre eux .

D'abord se dégager vis-à-vis des peuples d' outre-mer , qui étaient naguère sous sa dépendance , des obligations politiques , économiques et militaires qui lui incombaient chez eux et que l' évolution générale rendait chaque jour plus vaines et plus coûteuses , et transformer ses rapports avec eux en une coopération contractuelle et régulière où trouvent leur compte le développement et l' amitié et qui , d'ailleurs , peut s' étendre à d' autres .

D' autre part , contribuer à construire l' Europe dans les domaines de la politique , de la défense et de l' économie , de telle sorte que l' expansion , l' action de cet ensemble aident à la prospérité , à la sécurité françaises , et en même temps fassent renaître les possibilités d' un équilibre européen vis-à-vis des pays de l' Est .

Enfin , conjuguer la création d' une force nationale moderne avec nos progrès scientifiques , techniques , économiques et sociaux , afin que , dans le cadre d' une alliance nécessaire et dans l' espoir d' une détente internationale , nous puissions , quoi qu' il arrive , avoir notre propre part dans notre propre destin .

Voilà ce que je voulais vous dire en commençant , et maintenant , si vous le voulez bien , à vous la parole . Je vous demanderai de formuler les questions que les uns et les autres d' entre vous voudront me poser . Nous les mettrons en ordre , en série , et j' y répondrai dans la mesure de mes moyens .

Dans l' ensemble vos questions se centrent sur l' attitude , la position , la politique de la France au dehors et je constate qu' elles se rapportent en premier lieu à l' Europe , à la conception que la France a mise en avant au sujet de l' organisation de l' Europe , aux objections qui lui sont faites au sujet de son projet , d' une part . D' autre part , à la question allemande dans son ensemble et à l' attitude que la France garde à cet égard , en particulier sous l' angle des conversations actuellement engagées à ce sujet entre Washington et Moscou . Enfin à l' affaire de l' OTAN , à la part qu' y prend la France et aux intentions de la France à l' égard de cette organisation . Corrélativement , la question de la force atomique française , la perspective qui peut s' ouvrir et s' ouvre déjà largement quant aux rapports de la France avec l' ensemble africain , en particulier à la suite des arrangements d' Evian , avec l' Afrique du Nord et avec l' Afrique noire , à la veille de l' autodétermination et au lendemain du voyage , fort heureux et agréable , que le roi du Maroc a bien voulu faire , en privé , à Paris .

Dans un monde où tout se ramène à la menace d' un conflit général , l' idée d' une Europe occidentale unie et qui aurait assez de force , assez de moyens et assez de cohésion pour exister par elle - même , cette idée - là apparaît tout naturellement . D'autant plus que les inimitiés qui avaient séculairement déchiré l' Europe , en particulier l' opposition entre l' Allemagne et la France , ont actuellement cessé . Du coup , voilà mis en lumière d'abord le caractère qu' on peut appeler complémentaire - au point de vue géographique , stratégique , économique , culturel , et cetera , - des peuples de cette partie de l' ancien continent , l' Europe occidentale . Et puis , en même temps , la capacité globale qu' ils représentent en fait de puissance , de production , de création , d' échanges par rapport à l' activité générale de l' univers . Enfin , les possibilités que leur ensemble pourrait offrir aux 2000000000 d' hommes qui peuplent les pays sous-développés . Voilà des données de fait qui ont conduit six Etats du continent à tenter d' établir entre eux des liens particuliers .

Déjà , pendant la guerre mondiale - je me permets de le rappeler - je proclamais que cette évolution était un des buts essentiels de la France . Dans cet ordre d' idées , on a déjà fait quelque chose de positif qui s' appelle la Communauté économique européenne qui a été créée , en principe , par le Traité de Rome , et mise en œuvre , d'abord grâce à notre redressement économique et financier de 1958 et 1959 - car , si nous n' avions pas fait ce redressement , il n' y aurait pas de Communauté qui tienne . Mise en œuvre , en second lieu , grâce au fait que nous avons en janvier dernier obtenu que l' agriculture entre dans le Marché commun , et corrélativement accepté de passer à la deuxième phase , c'est-à-dire à une réelle application . Il existe ainsi une organisation économique telle que peu à peu les barrières douanières entre les six s' effacent . Ce qui ne manque pas de susciter leurs efforts , tandis que progressivement leurs productions respectives sont ajustées , réglementées de telle sorte que le Marché commun puisse en bon ordre ou bien les absorber lui - même , ou bien les échanger au dehors . C' est quelque chose , c' est beaucoup , ce n' est pas tout .

Aux yeux de la France , cette construction économique ne suffit pas . L' Europe occidentale - qu' il s' agisse de son action vis-à-vis des autres peuples , ou de sa propre défense , ou de sa contribution au développement des régions qui en ont besoin , ou de son devoir d' équilibre et de détente internationale - doit se constituer politiquement . D'ailleurs , si elle n' y parvenait pas , la Communauté économique elle - même ne pourrait à la longue s' affermir , ni même se maintenir . Autrement dit , il faut à l' Europe des institutions qui l' amènent à former un ensemble politique comme elle en est un déjà dans l' ordre économique .

La France a donc pris là l' initiative de proposer une telle organisation et vous savez que l' année dernière , au mois d' avril , les six chefs d' Etat ou de gouvernement se sont réunis à Paris pour discuter de son projet . Ils l' ont fait de nouveau à Bonn au mois de juillet . Puis on a formé à Paris une commission politique - la commission Fouchet - qui était destinée à mettre au point le texte d' un traité d' union . Entre-temps , de nombreuses rencontres bilatérales et multilatérales avaient lieu sur ce sujet . Il était finalement convenu qu' une réunion au sommet des six se tiendrait à Rome pour conclure , le cas échéant . On sait pourquoi et on sait comment on n' a pas encore abouti .

Qu' est - ce que la France propose à ses 5 partenaires ? Je le répète une fois de plus : pour nous organiser politiquement , commençons par le commencement . Organisons notre coopération . Réunissons périodiquement nos chefs d' Etat ou de gouvernement pour qu' ils examinent en commun les problèmes qui sont les nôtres et pour qu' ils prennent à leur égard des décisions qui seront celles de l' Europe . Formons une commission politique , une commission de défense et une commission culturelle , de même que nous avons déjà une commission économique à Bruxelles qui étudie les questions communes et qui prépare les décisions des six gouvernements . Naturellement , la commission politique et les autres procéderont , à cet égard , dans des conditions propres aux domaines particuliers qui seront les leurs . En outre , les ministres compétents à ces divers points de vue se réuniront chaque fois qu' il le faudra pour appliquer de concert les décisions qui auront été prises par le conseil . Enfin , nous avons une assemblée parlementaire européenne qui siège à Strasbourg et qui est composée de délégations de nos six Parlements nationaux . Mettons cette assemblée à même de discuter des questions politiques communes comme elle discute déjà les questions économiques . Après expérience , nous verrons dans 3 ans comment nous pourrons faire pour resserrer nos liens . Mais , tout au moins , nous aurons commencé à prendre l' habitude de vivre et d' agir ensemble . Voilà ce que la France a proposé . Elle croit que c' est là ce qui peut être fait de plus pratique .

Il est vrai que les propositions de la France ont soulevé deux objections , d'ailleurs parfaitement contradictoires , bien que présentées par les mêmes opposants .

Ces opposants nous disent d' une part : " Vous voulez faire l' Europe des patries . Nous voulons , nous , faire l' Europe supranationale " , comme s' il suffisait d' une formule pour confondre ces entités puissamment établies qui s' appellent les peuples et les Etats . Ils nous disent d' autre part : " L' Angleterre a posé sa candidature pour entrer au Marché commun ; tant qu' elle n' y est pas , nous ne pouvons rien faire de politique " . Et , pourtant , tout le monde sait que l' Angleterre , en tant que grand Etat et que nation fidèle à elle - même , ne consentirait jamais à se dissoudre dans quelque utopique construction .

Je voudrais incidemment , puisque j' en ai l' occasion , vous faire observer , Messieurs les journalistes - et vous allez peut-être vous en étonner - que je n' ai jamais , quant à moi , dans aucune de mes déclarations , parlé de l' " des patries " , bien qu' on prétende toujours que je l' aie fait . Ce n' est pas , bien sûr , que je renie , moi , la mienne ; bien au contraire , je lui suis attaché plus que jamais et je ne crois pas que l' Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses Français , l' Allemagne avec ses Allemands , l' Italie avec ses Italiens , et cetera . Dante , Gœthe , Chateaubriand , appartiennent à toute l' Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Italien , Allemand et Français . Ils n' auraient pas beaucoup servi l' Europe s' ils avaient été des apatrides et s' ils avaient pensé , écrit , en quelque " espéranto " ou " volapük " intégrés ...

Mais il est vrai que la patrie est un élément humain , sentimental , alors que c' est sur des éléments d' action , d' autorité , de responsabilité , qu' on peut construire l' Europe . Quels éléments ? Eh bien ! les Etats . Car il n' y a que les Etats qui soient à cet égard valables , légitimes et capables de réaliser . J' ai déjà dit et je répète qu' à l' heure qu' il est , il ne peut pas y avoir d' autre Europe que celle des Etats , en dehors naturellement des mythes , des fictions , des parades . Ce qui se passe pour la Communauté économique le prouve tous les jours , car ce sont les Etats , et les Etats seulement , qui ont créé cette Communauté économique , qui l' ont pourvue de crédits , qui l' ont dotée de fonctionnaires . Et ce sont les Etats qui lui donnent une réalité et une efficacité , d'autant plus qu' on ne peut prendre aucune mesure économique importante sans commettre un acte politique .

On fait de la politique quand on manie en commun les tarifs , quand on convertit les charbonnages , quand on fait en sorte que les salaires et les charges sociales soient les mêmes dans les six Etats , quand chaque Etat permet aux travailleurs des 5 autres de venir s' installer chez lui , quand on prend des décrets en conséquence , quand on demande au Parlement de voter des lois , des crédits , des sanctions nécessaires . On fait de la politique quand on fait entrer l' agriculture dans le Marché commun , et ce sont les six Etats , et eux seulement , qui y sont parvenus au mois de janvier dernier par leurs instances politiques . On fait de la politique quand on traite de l' association de la Grèce , ou des Etats africains , ou de la République malgache . On fait de la politique quand on négocie avec la Grande-Bretagne au sujet de la demande qu' elle a déposée de faire partie du Marché commun . On en fait encore quand on considère les candidatures qui sont avancées par d' autres Etats au sujet de leur participation ou de leur association . On en fait toujours quand on est amené à envisager les demandes que les Etats-Unis annoncent en ce qui concerne leurs rapports économiques avec la Communauté .

En vérité , on ne peut pas assurer le développement économique de l' Europe sans son union politique et , à ce sujet , je signale combien est arbitraire une certaine idée qui s' exprimait à Paris dans des débats récents et prétendait soustraire le domaine économique aux réunions des chefs d' Etat ou de gouvernement , alors que , pour chacun d' eux , dans leur pays respectif , c' est là le sujet quotidien et capital .

Je voudrais parler plus spécialement de l' objection de l' intégration . On nous l' oppose en nous disant : " Fondons ensemble les six Etats dans une entité supranationale : ainsi ce sera très simple et très pratique " . Mais cette entité - là est impossible à découvrir faute d' un fédérateur qui ait aujourd'hui en Europe la force , le crédit et l' adresse suffisants . Alors on se rabat sur une espèce d' hybride dans lequel les six Etats acceptent de s' engager à se soumettre à ce qui sera décidé par une certaine majorité . En même temps , bien qu' il y ait déjà six Parlements nationaux plus l' Assemblée parlementaire européenne , plus l' Assemblée parlementaire du Conseil de l' Europe qui est , il est vrai , antérieure à la conception des six et qui , me dit - on , se meurt au bord où elle fut laissée , il faudrait de surcroît élire un Parlement de plus , qualifié d' européen , qui ferait la loi aux six Etats .

Ce sont des idées qui peuvent peut-être charmer quelques esprits , mais je ne vois pas du tout comment on pourrait les réaliser pratiquement , quand bien même on aurait six signatures au bas d' un papier . Y a - t - il une France , une Allemagne , une Italie , une Hollande , une Belgique , un Luxembourg , qui soient prêts à faire , sur une question importante pour eux au point de vue national et au point de vue international , ce qui leur paraîtrait mauvais parce que cela leur serait commandé par d' autres ? Est - ce que le peuple français , le peuple allemand , le peuple italien , le peuple hollandais , le peuple belge , le peuple luxembourgeois songeraient à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers , dès lors que ces lois iraient à l' encontre de leur volonté profonde ? Ce n' est pas vrai : il n' y a pas moyen , à l' heure qu' il est , de faire en sorte qu' une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes . Il est vrai que , dans cette Europe " intégrée " comme on dit , il n' y aurait peut-être pas de politique du tout . Cela simplifierait beaucoup les choses . En effet , dès lors qu' il n' y aurait pas de France , pas d' Europe , qu' il n' y aurait pas une politique faute qu' on puisse en imposer une à chacun des six Etats , on s' abstiendrait d' en faire . Mais alors peut-être ce monde se mettrait - il à la suite de quelqu'un du dehors qui , lui , en aurait une . Il y aurait peut-être un fédérateur , mais il ne serait pas Européen . Et ce ne serait pas l' Europe intégrée , ce serait tout autre chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus étendu avec , je le répète , un fédérateur . Peut-être est - ce cela qui , dans quelque mesure et quelquefois , inspire certains propos de tel ou tel partisan de l' intégration de l' Europe . Alors , il vaudrait mieux le dire .

Voyez - vous , quand on évoque les grandes affaires , eh bien ! on trouve agréable de rêver à la lampe merveilleuse qu' il suffisait à Aladin de frotter pour voler au-dessus du réel . Mais il n' y a pas de formule magique qui permette de construire quelque chose d' aussi difficile que l' Europe unie . Alors , mettons la réalité à la base de l' édifice et , quand nous aurons fait le travail , il sera temps de nous bercer aux contes des Mille Et Une Nuits .

Pourquoi elle ne s' en mêle pas ? Vous le savez : le problème allemand est certainement le plus brûlant du monde à l' heure qu' il est . Cela se comprend bien , étant données sa puissance économique , sa capacité humaine et même , je puis bien le dire , le fait qu' elle a employé de la manière abusive que l' on sait sa puissance de naguère . Dans la grande querelle qui est en ce moment - ci posée , alimentée par les ambitions des Soviets , l' Allemagne est tout naturellement l' enjeu capital .

A ce sujet , je dois dire qu' en ce qui nous concerne , nous pensons que , dans la situation internationale d' aujourd'hui , dont les éléments s' appellent la tension , la menace , la guerre froide , il est vain de vouloir régler d' une manière satisfaisante le problème de l' Allemagne . Cela nous fait l' effet de prétendre résoudre la quadrature du cercle .

Les Soviets d'ailleurs , qui somment l' Occident de trancher la question à leur façon , se servent pour faire pression et pour faire menace , de la situation de la ville de Berlin . Ils se servent du fait que , là où Berlin est placée , les forces occidentales qui s' y trouvent et qui sont sa sauvegarde peuvent facilement être contrariées , être tarabustées et harcelées dans leurs communications . Alors les Soviets annoncent périodiquement qu' ils vont transmettre à leurs agents de Pankow les droits qu' ils tiennent d' un traité quadripartite . Et de bâtir en travers de la ville un mur qui la coupe en deux ! Et de mettre en cause de temps en temps la liberté de couloirs aériens , et cetera !

Toutes ces manifestations étant destinées à amener l' Occident à entrer en négociations avec Moscou sur l' ensemble de l' affaire allemande , en comptant que les Occidentaux , à force d' être soumis à la lassitude , à l' alarme et à l' attrait des compromis , finiront par consentir un commencement de recul . Après quoi , les Soviets passeraient à la phase suivante qui serait plus facile que la première , parce que cela se produirait à un moment où il y aurait quelque trouble et quelque dispersion entre les Occidentaux .

Franchement , et je le regrette , dans l' atmosphère internationale actuelle et tant que l' Est se comporte comme il le fait , en particulier à Berlin , nous doutons fort qu' une telle négociation , où la poussée est unilatérale , puisse aboutir à de bons résultats .

Bien entendu , la France ne saurait s' opposer à ce que son alliée l' Amérique entreprenne pour son propre compte avec Moscou les conversations que , par euphémisme , on appelle des " sondages " . Sachant très bien que la charge des Etats-Unis , en valeur absolue dans le total des armements de la défense , est de beaucoup la plus lourde de tous les Etats occidentaux , sachant d'ailleurs que les Etats-Unis sont en train d' accroître cette charge dans des conditions très méritoires et très coûteuses , sachant que , dans le cas d' un conflit , c' est eux qui auraient à assumer , non pas sans doute le plus grand risque , mais en tout cas le plus grand effort , la France ne peut faire d' objections à ce que les Etats-Unis mettent en œuvre , comme ils l' entendent , leurs moyens diplomatiques . Mais quant à nous , nous estimons de beaucoup préférable de rester sur la réserve .

Et notre idée sur l' Allemagne ? Je le répète , étant donné l' équilibre absolument précaire qui existe entre l' Est et l' Ouest , notre idée sur l' Allemagne est qu' il n' est pas opportun , à l' heure actuelle , d' y modifier les faits qui s' y trouvent accomplis . Nous croyons que ces faits - là , il faut les prendre comme ils sont et vivre avec .

Par exemple , pour le statut de Berlin , qui a été réglé par un accord quadriparti , nous estimons qu' il ne faut pas le changer et , a fortiori , nous ne serions pas disposés à accepter une mesure qui soumettrait des forces occidentales à Berlin , en particulier les nôtres , à d' autres contrôles que ceux qui ont été en leur temps réglés par les 4 vainqueurs .

Si nous estimons qu' il ne faut pas , à l' heure qu' il est , dans les circonstances présentes , s' en prendre à ce qui existe en Allemagne , c' est d'abord parce que nous croyons que toute négociation sur ce sujet risquerait comme je l' ai dit tout à l' heure , d' aboutir à un recul de l' Occident et aggraverait le danger . Mais c' est aussi parce qu' il y a une solidarité entre l' Allemagne et la France . De cette solidarité dépend la sécurité immédiate des deux peuples . Il n' y a qu' à regarder la carte pour en être convaincu . De cette solidarité dépend tout espoir d' unir l' Europe dans le domaine politique et dans le domaine de la défense comme dans le domaine économique .

De cette solidarité dépend , par conséquent , le destin de l' Europe tout entière depuis l' Atlantique jusqu' à l' Oural ; car il peut se créer , à l' Occident , l' Europe , une construction , une organisation qui soit ferme , prospère , attrayante , alors réapparaissent les possibilités d' un équilibre européen avec les Etats de l' Est et réapparaît la perspective d' une coopération proprement européenne , surtout si , en même temps , le régime totalitaire cesse d' empoisonner les sources . Dans ce cas - là on pourrait et on devrait , je le crois , résoudre le problème allemand d' une manière objective . Dans ce cas - là , je l' ai déjà dit , je le répète , la France serait prête à apporter de solides propositions . Autrement , si la solidarité dont je parle n' existait pas ou cessait d' être , l' Europe tout entière serait exposée à être la carrière des démons du malheur .

L' Alliance atlantique existe . Tant que les Soviets menacent le monde , cette alliance doit être maintenue . La France en fait partie intégrante . Si le monde libre était attaqué , dans l' ancien ou dans le nouveau continent , la France prendrait part à la défense commune aux côtés de ses alliés et avec tous les moyens qu' elle a.

Ceci dit , qui est indiscutable , il y a dans l' Alliance atlantique une certaine organisation militaire , l' OTAN , qui a été bâtie , il y a 13 ans , dans des conditions qui ont aujourd'hui profondément changé . Il est apparu depuis lors un certain nombre d' éléments nouveaux qu' il suffit d' évoquer pour faire comprendre à tout le monde que , pour ce qui concerne la défense de la France , le problème n' est plus ce qu' il était auparavant . A l' origine , seules dans l' univers , l' Amérique et , dans une certaine mesure , la Grande-Bretagne , possédaient des armes nucléaires . Alors l' Europe occidentale a trouvé fort expédient de remettre aux Etats-Unis la responsabilité de sa protection , étant admis que les bombes américaines suffisaient à empêcher toute agression qui serait dirigée contre l' Europe . En échange l' Europe occidentale - ou du moins l' Europe occidentale du continent - remettait aux Etats-Unis le commandement de ses forces et , par conséquent , sa politique et sa stratégie de défense . C' est ce qu' on appelait l' intégration . L' Amérique , sur cette base , a transporté en Europe une partie de ses armes atomiques et y a organisé un corps expéditionnaire . En même temps elle gardait par-devers elle des moyens immenses pour les employer , le cas échéant , où que ce soit , suivant les circonstances .

L' Angleterre , de son côté , affectait à la défense de l' Europe certains éléments terrestres et aériens , et elle se réservait le reste .

Pour la France , il était entendu à ce moment - là que tout ce dont elle disposait en Europe appartenait à l' OTAN Seulement , comme le plus clair de ses moyens militaires était engagé outre-mer , sa contribution directe était assez limitée . Mais , depuis lors , des éléments nouveaux d' une extraordinaire dimension se sont introduits dans le sujet et la France doit en tenir compte . D'abord , la Russie soviétique a maintenant , elle aussi , un armement nucléaire énorme et qui s' accroît tous les jours , comme d'ailleurs celui des Etats-Unis . Désormais , l' Amérique et la Russie soviétique sont en mesure de se frapper directement l' une ou l' autre et sans doute de se mettre réciproquement à mort . Il n' est pas sûr qu' elles s' y risquent . Nul aujourd'hui ne peut savoir ni quand , ni comment , ni pourquoi l' une ou l' autre de ces grandes puissances atomiques emploierait son armement nucléaire . Il suffit de dire cela pour comprendre qu' en ce qui concerne la défense de la France la bataille de l' Europe et même la guerre mondiale telles qu' on les imaginait quand l' OTAN est née , tout se trouve actuellement mis en cause . D' autre part , une force atomique française de dissuasion commence à exister et va se développer sans cesse . Force relativement modeste , il est vrai ! mais qui change et va changer complètement les conditions de notre propre défense , celles de nos interventions lointaines et celles du concours que nous pourrions apporter à la sauvegarde de nos alliés . En outre , le retour progressif de nos éléments militaires d' Algérie nous permet de nous doter d' une armée modernisée ; non point , sans doute , destinée à jouer un rôle séparé ou isolé , mais propre à la France . Enfin , il est absolument nécessaire , moralement et politiquement , que nous amenions notre armée à faire corps plus étroitement avec la nation . Par conséquent , il est nécessaire que nous la réimplantions , pour l' essentiel , sur notre sol , que nous lui rendions une responsabilité directe dans la sécurité extérieure du pays ; bref , que notre défense redevienne une défense nationale . C' est indispensable , je le répète , moralement et politiquement .

Sans développer davantage les éléments nouveaux du problème , on comprendra qu' ils nous conduisent à modifier profondément ce que nous avons fait , à cet égard , jusqu' à présent .

Quelqu'un ne m' avait - il pas posé une question sur la Conférence de Genève ? Parce que nous ne sommes pas dans la négociation des Etats-Unis avec Moscou , nous ne sommes pas non plus à la Conférence de Genève . Pour le cas où vous seriez curieux , sans le dire , des raisons pour lesquelles nous n' y sommes pas , je vais vous les indiquer rapidement .

Il faudrait , je crois , avoir beaucoup d' imagination ou beaucoup d' illusion pour se figurer qu' une telle conférence puisse déterminer les deux grandes puissances atomiques dont j' ai parlé tout à l' heure à se défaire de leur armement , et la France est trop modeste pour croire que sa présence à une telle conférence y changerait grand-chose . Ce n' est pas , bien sûr , que nous ne déplorions pas , nous aussi , la prolifération des bombes et des engins dans les deux camps . Nous avons proposé naguère , à plusieurs reprises , une mesure qui était à notre sens la seule pratique et qui consistait à interdire , pendant qu' il en était temps encore , et peut-être en est - il temps encore , les véhicules : fusées , avions , sous-marins , et cetera , destinés à porter les projectiles nucléaires . Encore une fois nous ne pensons pas qu' il y ait une chance que cette mesure puisse être adoptée à Genève , alors qu' elle ne l' a jamais été ailleurs . Nous ne voyons donc pas de raison pour grossir l' aréopage qui s' y trouve , qui entend exposer des plans inconciliables et ne peut rien faire que gémir un peu , comme le chœur des vieillards dans la tragédie antique : " Inextricable difficulté ! Comment s' en sortir ? "

Dans ces conditions nous ne sommes pas à Genève . Il est vrai qu' on aurait pu imaginer que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne , qui semblaient en avoir eu l' idée à un certain moment , veuillent s' accorder pour s' interdire tout au moins de faire des expériences nouvelles . S' ils s' étaient accordés sur ce sujet , ils pouvaient escompter qu' alors tout autre Etat du monde - et cela veut dire la France - suspendrait ses propres essais . Ces deux puissances auraient bien entendu gardé et continué de développer leur armement effrayant , mais elles donneraient à la galerie non pas leur désarmement , bien sûr , mais une apparence de satisfaction . Et puis elles conserveraient leur monopole . Il n' y avait là rien qui pût engager la France à se joindre aux 17 de Genève .

Naturellement , nous sommes tout prêts à applaudir les Anglo-Saxons et les Soviets s' ils décident de ne plus faire d' expérience nouvelle . Mais , encore une fois , ce n' est pas là le problème . Le problème , c' est le désarmement : c'est-à-dire la destruction réciproquement contrôlée des armes , en commençant par les véhicules . A cet égard nous avons notre problème aussi . Tant qu' on n' a pas procédé à ce désarmement - et rien n' indique qu' on en prenne le chemin - nous avons , vis-à-vis de nous - mêmes , l' obligation , la nécessité de nous constituer à notre tour de force de dissuasion atomique . Par conséquent , nous continuerons de toute manière nos essais jusqu' à ce que le but soit atteint , à moins , je le répète , que les autres ne se dépouillent de leurs moyens de destruction . Sous cet angle - là non plus nous ne voyons pas pourquoi nous nous serions trouvés à Genève . Bien sûr , si un jour se produit l' occasion d' une réunion d' Etats qui veuillent vraiment organiser le désarmement - et une telle réunion , à notre avis , doit être composée des 4 puissances atomiques - la France y prendra part de tout son cœur . Jusque - là elle ne voit pas la nécessité de s' associer à des instances dont le terme inévitable s' appelle la désillusion .

Je vais tâcher de répondre à ces deux questions , qui se joignent quoiqu'elles ne se confondent pas .

Il y a effectivement la certitude que dans peu de semaines l' Algérie apparaîtra comme un Etat indépendant et , j' en suis sûr , en coopération organisée avec la France . Ce qui se produit en ce moment , et qui est évidemment lamentable - je parle des crimes - salit cet aboutissement mais ne l' empêchera sûrement pas . Cela dit , l' apparition de l' Algérie dans la situation d' un Etat indépendant coopérant organiquement avec la France est bien sûr un élément nouveau , ultime , dans le processus que vous savez et qui est tout près de son terme pour ce qui concerne nos rapports avec le territoire qui était naguère nos colonies en Afrique .

Il y a d' autre part des faits comme celui qu' on a cité : le voyage du roi Hassan II à Paris . Je profite de la circonstance pour dire quel honneur , quel plaisir , il nous a fait , car , on le sait , j' ai beaucoup de considération , d' estime , de confiance , à l' égard de ce jeune souverain , à cause du courage , de la dignité qu' il montre dans la conduite des affaires du pays dont il est le roi . Il y avait eu avant , je le rappelle , une visite du Président de la République tunisienne , et j' avais pu croire alors que , peut-être , cela permettrait de nouer de ce côté - là aussi quelque chose de positif . Rien n' est d'ailleurs désespéré à cet égard , je me hâte de le dire . Tout cet ensemble témoigne que sans nul doute , en Afrique du Nord , quelque chose de nouveau apparaît . D'ailleurs , dans quelques jours va venir à Paris , vous le savez , le Président de la Mauritanie . Nous aurons avec lui , je le pense , des conversations utiles et précises .

Enfin plus loin , au-delà du Sahara , se trouve l' Afrique noire . Ses Etats sont déjà en plein essor au point de vue de leur indépendance , de leur souveraineté et du commencement de leur développement . Tout cet ensemble est en réalité très varié . Ce serait une erreur de le considérer comme une seule et même chose . En fait , il y a beaucoup de situations différentes . C' est très naturel entre les Etats d' Afrique du Nord et les Etats noirs . En Afrique du Nord , même , comme en Afrique noire , entre les différents Etats qui s' y trouvent . Par conséquent , la France ne peut pas , dans ses rapports avec eux , adopter une politique trop simpliste . Cependant , les idées qu' elle a sur les uns et sur les autres se ramènent au même principe .

D'abord , elle souhaite ardemment qu' ils soient en paix . Ils en ont besoin pour leur développement et parce que tout ce qui leur arriverait de fâcheux ne manquerait pas d' avoir des conséquences pour nous . De même ce qui leur arrive d' heureux nous fait du bien et nous fait plaisir . D' autre part , nous ne souhaitons pas seulement la paix , nous souhaitons qu' ils se développent : c' est indispensable pour eux et c' est indispensable au monde . Il faut que ces Etats - là , parvenus à leur souveraineté , apportent à leur tour quelque chose dans le bien commun de l' humanité et , pour cela , qu' ils se développent comme l' époque moderne les y invite et le leur permet . Enfin , il est bon qu' ils s' organisent . Non , car je ne crois pas que ce soit possible , en un tout , mais au moins en divers groupements . Là est leur intérêt commun , en particulier au point de vue économique , toute la vie du monde dépendant aujourd'hui de cela , y compris la politique comme je l' ai dit tout à l' heure .

Que ces Etats soient en paix ! Nous sommes tout disposés , dans la mesure de nos moyens et du moment qu' ils le veulent , à les y aider . Que ces Etats se développent ! Nous nous sommes tous engagés à leur porter assistance en toute amitié et nous y trouverons notre compte . Enfin , nous souhaitons qu' ils s' organisent entre eux de façon que leurs rapports avec nous soient plus cohérents ou , si j' ose dire , plus rassemblés . Si les Etats dont vous parliez tout à l' heure jugent à propos de constituer entre eux quelque chose qui , en tant que tel , veuille entrer en rapport direct avec nous , ce n' est pas le général De Gaulle qui y fera la moindre objection .

Mesdames et Messieurs , il me reste à vous remercier de votre attention . Cependant , je veux répondre à celui d' entre vous qui m' a demandé si je voulais mettre à l' ordre du jour l' élection du Président de la République au suffrage universel . J' en ai dit un mot l' année dernière ; je vous réponds aujourd'hui que ce n' est pas pour le moment . J' ajouterai quelque chose à ce sujet , puisque j' ai le plaisir de vous voir et de vous parler , en pensant à une idée assez répandue , je veux dire à ce qui arrivera quand De Gaulle aura disparu . Eh bien ! je vous dis ceci qui peut-être vous expliquera dans quelle direction à cet égard nous allons marcher : ce qui est à redouter , à mon sens , après l' événement dont je parle , ce n' est pas le vide politique , c' est plutôt le trop-plein !

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