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Cependant , en dépit du flot tantôt montant , tantôt descendant , des malveillances qu' ils provoquaient , qu' ils suscitaient plus exactement , dans certains pays et à certaines époques , un capital considérable d' intérêt et même de sympathie s' était accumulé en leur faveur surtout , il faut bien le dire , dans la chrétienté : un capital qui était issu de l' immense souvenir du Testament , nourri par toutes les sources d' une magnifique liturgie , entretenu par la commisération qu' inspirait leur antique malheur et que poétisait , chez nous , la légende du Juif errant , accru par les abominables persécutions qu' ils avaient subies pendant la seconde guerre mondiale et grossi , depuis qu' ils avaient retrouvé une patrie , par leurs travaux constructifs et le courage de leurs soldats .

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C. de Gaulle - 27 novembre 1967

Messieurs , je me félicite de vous voir . Sur les sujets qui sont présents à tous les esprits , je suis prêt à répondre aux questions que vous voudrez bien me poser .

Voilà tout un ensemble de sujets . Il y a naturellement notre politique économique et sociale : celle - ci n' est pas sans rapport , et je serai amené à le dire , avec le fonctionnement monétaire international .

Il y a la question du conflit d' Orient , bien sûr . Il y a la grande affaire du Québec . Il y a tout ce qui se rapporte à l' Angleterre et , en particulier , au point de vue de sa candidature au Marché Commun . Il y a ce qui a trait aux institutions , à notre régime , à la façon dont il fonctionne et à ce qu' il peut être dans l' avenir . Je crois que je n' ai rien oublié , sinon que j' ajoute ce qu' on m' a demandé à propos du voyage en Pologne , ce qui y a été dit et ce que cela signifie .

Eh bien ! Nous allons répondre à ces sujets en commençant , si vous le voulez bien , par ce qui concerne notre politique économique et sociale .

C' est une immense mutation que la France est en train d' accomplir . Une immense mutation économique et sociale , on l' a déjà dit . Cette mutation , naturellement , met en cause tous les intérêts , toutes les structures , toutes les habitudes et inévitablement toutes sortes de réactions , de réclamations , d' inquiétudes , attisées , bien entendu , par toutes les démagogies et d'autant plus politisées que c' est l' Etat qui conduit l' évolution . Lui seul le doit , puisqu'il est en charge de l' intérêt général et du destin du pays qui sont les enjeux du changement , et lui seul le peut parce qu' il détient les moyens légaux , financiers , administratifs , tarifaires , diplomatiques , et cetera , qui sont nécessaires . Encore faut - il qu' il applique son action aux facteurs essentiels du développement sans se laisser disperser au gré de revendications fractionnaires ou épisodiques .

Eh bien ! Si on veut se faire une idée dans son ensemble de la politique économique et sociale de la France , il n' est que de constater sur quels points et de quelle façon l' action publique a choisi de s' exercer . Voici ce qu' il en est :

Dans le domaine de l' industrie , le but à atteindre étant qu' elle soit compétitive sans aucune réserve à l' intérieur du Marché Commun et largement à l' échelle du monde , pousser aux investissements qui modernisent ses équipements , encourager , aider à ses concentrations et à ses meilleures méthodes de gestion qui donnent à ses entreprises la dimension et la puissance , favoriser ses exportations et ses placements au dehorsqui étendent son champ d' action . Le fait est que , depuis 8 ans , la production industrielle française s' est accrue en moyenne de 5 et demi pour 100 par an et que les exportations industrielles ont pour ainsi dire triplé .

Dans le domaine de l' agriculture , dont il s' agit qu' elle devienne une des bases modernes de notre économie , déterminer ses exploitations à vivre et à travailler , non plus , comme autrefois , pour la simple subsistance des familles qui les cultivent , mais bien pour fournir , vendre et acheter les produits qui peuvent les rendre bénéficiaires , encourager les groupements qui ont pour but d' organiser à cette fin les productions , les sélections , les marchés , améliorer les structures en agissant pour agrandir les trop petites superficies , pour faciliter les retraites , les conversions , les reconversions , les fusions et pour remembrer les parcelles .

Le fait est que , depuis 8 ans , l' aide budgétaire à l' agriculture a été multipliée par 10 . On peut penser que , suivant le rythme que nous suivons , dans 10 ans , il restera en France 1500000 exploitations agricoles qui seront pour le moins rentables dans leur grande majorité , qui emploieront 10 pour 100 de notre population active , au lieu de 55 pour 100 à la fin du siècle dernier , et qui , tout de même , produiront au total 3 fois plus qu' à cette époque .

Dans le domaine des activités de pointe qui entraînent et qui accélèrent la production et la productivité : c'est-à-dire , la recherche , l' atome , l' électronique , l' aviation , l' espace , la télévision , et cetera , c' est un fait que l' Etat , depuis 8 ans , apporte une contribution massive , qui est , cette année , 8 fois plus grande qu' elle n' était en 1958 et qu' il compte bien l' accroître dans l' avenir par priorité .

Naturellement , il n' y a pas d' invention , il n' y a pas de calcul , il n' y a pas de machine qui puisse faire qu' à la base de l' œuvre humaine , il n' y ait pas l' effort humain . Pour le progrès des hommes , il faut les hommes . Il les faut nombreux , car , pour la France , toutes les possibilités de son territoire ne sont pas encore et doivent , cependant , être mises en œuvre . C' est pourquoi , l' accroissement de notre peuple doit être le premier de nos investissements et c' est pourquoi nous sommes conduits incessamment à prendre des mesures nouvelles pour aider mieux et davantage à l' épanouissement de nos jeunes familles françaises . Il faut également que la population active , autant que possible , soit répartie rationnellement entre les tâches suivant les besoins de l' activité nationale et que chacun soit apte à son emploi . Ce qui implique que s' étende et se perfectionne la formation professionnelle , celle des jeunes et celles des adultes , y compris les cadres et les dirigeants .

On sait que les actions publiques exercées à cet égard emploient 10 fois plus de moyens qu' on ne le faisait il y a 8 ans . Cela implique aussi que l' orientation des élèves soit décidément organisée à l' intérieur de l' éducation nationale ce qui va être fait très bientôt . Il faut encore que dans la grande évolution très considérable et inévitable de toutes nos activités , le travail et les travailleurs trouvent leur sécurité en dépit des changements d' emploi ou d' emplacement qui sont nécessaires , ce à quoi l' aide publique est maintenant employée sous toutes sortes de formes , soit à l' échelle de la nation , soit à l' échelle des régions . Et il faut , enfin , que dans les entreprises la participation directe du personnel aux résultats , au capital et aux responsabilités devienne une des données de base de l' économie française . Très vaste transformation sociale où l' intéressement , désormais prescrit par la loi , représente une importante étape .

Comme le bonheur , le progrès n' existe que par comparaison . Dans notre ère industrielle , notre pays est parti fort en retard par rapport à certains autres au point de vue de son développement : pendant 100 ans il a subi les pires épreuves nationales et , en outre , il est assez mal pourvu relativement quant aux ressources naturelles : l' énergie , les matières premières . Cependant le fait est que dans le monde libre : Europe , Amérique , Asie , Afrique , nous venons au troisième rang pour ce qui est de la valeur de notre produit national brut . Il y a devant nous , à cet égard , les Etats-Unis et l' Allemagne . Parmi les grands pays industriels , nous venons au deuxième rang , après les Etats-Unis , mais avant l' Allemagne , l' Angleterre , l' Italie , le Japon , et cetera , pour ce qui est de la valeur de ce produit national par tête d' habitant , ce qui donne aussi la mesure de notre niveau de vie , lequel a augmenté en moyenne depuis 8 ans de 50 pour 100 . Le fait est que le taux d' accroissement de notre productivité est annuellement en moyenne de 4-5 pour 100 , ce qui est moins qu' au Japon et en Italie , ce qui est autant qu' en Allemagne , mais ce qui est plus qu' aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne .

Le fait est que , mis à part l' Amérique dont la population est 4 fois la nôtre et un seul autre pays d' Europe occidentale , nous avons plus de chercheurs - 40000 - qu' il n' y en a dans aucun autre Etat et que nos réalisations dans nos activités de pointe : atome , réacteurs les plus avancés ( par exemple réacteurs à neutrons rapides ) , Caravelle , demain Concorde , fusée Diamant , télévision en couleurs , et cetera , ont une notoriété universelle , et c' est pourquoi nous envisageons sans alarme la fin , la disparition de toutes les douanes à l' intérieur du Marché Commun . Il est vrai que nous nous trouvons devant une mainmise américaine sur certaines de nos entreprises , mais nous savons que cela tient , pour une grande part , non pas tant à la supériorité organique des Etats-Unis qu' à l' inflation de dollars qu' ils exportent chez les autres sous le couvert du gold exchange standard . Il est assez remarquable que le total des déficits annuels de la balance des paiements américains depuis 8 ans est précisément le total des investissements américains dans les pays d' Europe occidentale . Il y a là évidemment un élément extérieur , artificiel , unilatéral , qui pèse sur notre patrimoine national , et on sait que la France souhaite qu' il soit mis un terme à cet abus dans l' intérêt de l' univers tout entier , et même dans l' intérêt des Etats-Unis , pour lesquels le déficit des balances et l' inflation sont déplorables comme ils le sont pour tout le monde .

Il est possible que les rafales qui se déchaînent à présent , sans que la France y soit pour rien , et qui ont emporté le taux de la livre et menacent celui du dollar , aboutissent en fin de compte au rétablissement du système monétaire international fondé sur l' immuabilité , l' impartialité , l' universalité , qui sont les privilèges de l' or .

Voilà , dans leur ensemble , quels sont nos objectifs et nos résultats quant à ce qui est de notre politique économique et de notre progression sociale . On dira que c' est de l' autosatisfaction . Non , nous ne sommes pas complètement satisfaits , d'ailleurs pour une bonne raison : c' est que le caractère même de notre temps est que , quoi qu' on fasse , on peut faire plus et on peut faire mieux . Mais , étant donné ce que nous réalisons au milieu des nations , nous croyons que les leviers dont nous nous servons sont ceux qui nous conviennent le mieux , et ces leviers sont : la libre entreprise , qui ne doit pas être un rempart pour l' immobilisme , mais qui doit être au contraire une base pour l' élan , pour le risque , pour le développement ; la concurrence internationale , qui existe le perfectionnement ; la direction , pour ne pas dire le dirigisme , qui choisit les buts et les chemins , aménage les moyens et harmonise les efforts . C' est pourquoi le plan , dans lequel sont périodiquement fixées et accordées les conditions de notre progrès , est devenu chez nous une institution capitale .

L' établissement entre les deux guerres mondiales , car il faut remonter jusque - là , l' établissement d' un foyer sioniste en Palestine et puis , après la seconde guerre mondiale , l' établissement d' un Etat d' Israël , soulevait à l' époque un certain nombre d' appréhensions . On pouvait se demander , en effet , et on se demandait même chez beaucoup de Juifs , si l' implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui étaient foncièrement hostiles , n' allait pas entraîner d' incessants , d' interminables frictions et conflits . Certains même redoutaient que les Juifs , jusqu' alors dispersés , mais qui étaient restés ce qu' ils avaient été de tout temps , c'est-à-dire un peuple d' élite , sûr de lui - même et dominateur , n' en viennent , une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur , à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu' ils formaient depuis 19 siècles .

Cependant , en dépit du flot tantôt montant , tantôt descendant , des malveillances qu' ils provoquaient , qu' ils suscitaient plus exactement , dans certains pays et à certaines époques , un capital considérable d' intérêt et même de sympathie s' était accumulé en leur faveur surtout , il faut bien le dire , dans la chrétienté : un capital qui était issu de l' immense souvenir du Testament , nourri par toutes les sources d' une magnifique liturgie , entretenu par la commisération qu' inspirait leur antique malheur et que poétisait , chez nous , la légende du Juif errant , accru par les abominables persécutions qu' ils avaient subies pendant la seconde guerre mondiale et grossi , depuis qu' ils avaient retrouvé une patrie , par leurs travaux constructifs et le courage de leurs soldats .

C' est pourquoi , indépendamment des vastes concours en argent , en influence , en propagande , que les Israéliens recevaient des milieux juifs d' Amérique et d' Europe , beaucoup de pays , dont la France , voyaient avec satisfaction l' établissement de leur Etat sur le territoire que leur avaient reconnu les puissances , tout en désirant qu' il parvienne , en usant d' un peu de modestie , à trouver avec ses voisins un modus vivendi pacifique .

Il faut dire que ces données psychologiques avaient quelque peu changé depuis 1956 ; à la faveur de l' expédition franco-britannique de Suez , on avait vu apparaître en effet un Etat d' Israël guerrier et résolu à s' agrandir . Ensuite , l' action qu' il menait pour doubler sa population par l' immigration de nouveaux éléments donnait à penser que le territoire qu' il avait acquis ne lui suffirait pas longtemps et qu' il serait porté , pour l' agrandir , à utiliser toute occasion qui se présenterait . C' est pourquoi , d'ailleurs , la Ve République s' était dégagée vis-à-vis d' Israël des liens spéciaux et très étroits que le régime précédent avait noués avec cet Etat et s' était appliquée , au contraire , à favoriser la détente dans le Moyen-Orient .

Bien sûr , nous conservions avec le gouvernement israélien des rapports cordiaux et même , nous lui fournissions pour sa défense éventuelle les armements qu' il demandait d' acheter , mais , en même temps , nous lui prodiguions des avis de modération , notamment à propos des litiges qui concernaient les eaux du Jourdain ou bien des escarmouches qui opposaient périodiquement les forces des deux camps . Enfin , nous nous refusions à donner officiellement notre aval à son installation dans un quartier de Jérusalem dont il s' était emparé , et nous maintenions notre ambassade à Tel-Aviv .

D' autre part , une fois mis un terme à l' affaire algérienne , nous avions repris avec les peuples arabes d' Orient la même politique d' amitié , de coopération , qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde et dont la raison et le sentiment font qu' elle doit être , aujourd'hui , une des bases fondamentales de notre action extérieure .

Bien entendu , nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que , pour nous , l' Etat d' Israël était un fait accompli et que nous n' admettrions pas qu' il fût détruit . De sorte que , on pouvait imaginer qu' un jour viendrait où notre pays pourrait aider directement à ce qu' une paix réelle fût conclue et garantie en Orient , pourvu qu' aucun drame nouveau ne vînt le déchirer .

Hélas ! le drame est venu . il avait été préparé par une tension très grande et constante qui résultait du sort scandaleux des réfugiés en Jordanie , et aussi d' une menace de destruction prodiguée contre Israël . Le 22 mai , l' affaire d' Akaba , fâcheusement créée par l' Egypte , allait offrir un prétexte à ceux qui rêvaient d' en découdre . Pour éviter les hostilités , la France avait , dès le 24 mai , proposé aux 3 autres grandes puissances , d' interdire , conjointement avec elle , à chacune des deux parties d' entamer le combat .

Le deux juin , le gouvernement français avait officiellement déclaré , qu' éventuellement , il donnerait tort à quiconque entamerait le premier l' action des armes , et c' est ce que j' avais répété , en toute clarté , à tous les Etats en cause ; c' est ce que j' avais moi - même , le 24 mai , déclaré à Monsieur Eban , ministre des Affaires étrangères d' Israël , que je voyais à Paris .

" Si Israël est attaqué , lui dis - je , alors , en substance , nous ne le laisserons pas détruire , mais si vous attaquez , nous condamnerons votre initiative . Certes , malgré l' infériorité numérique de votre population , étant donné que vous êtes beaucoup mieux organisé , beaucoup plus rassemblé , beaucoup mieux armé que les Arabes , je ne doute pas que , le cas échéant , vous remporteriez des succès militaires , mais , ensuite , vous vous trouveriez engagé sur le terrain , et , au point de vue international , dans des difficultés grandissantes , d'autant plus que la guerre en Orient ne peut pas manquer d' augmenter dans le monde une tension déplorable et d' avoir des conséquences très malencontreuses pour beaucoup de pays , si bien que c' est à vous , devenus des conquérants , qu' on en imputerait peu à peu les inconvénients " .

On sait que la voix de la France n' a pas été entendue . Israël ayant attaqué , s' est emparé , en six jours de combat , des objectifs qu' il voulait atteindre . Maintenant , il organise , sur les territoires qu' il a pris , l' occupation qui ne peut aller sans oppression , répressions , expulsions et il s' y manifeste contre lui une résistance , qu' à son tour , il qualifie de terrorisme . Il est vrai que les deux belligérants observent , pour le moment , d' une manière plus ou moins précaire et irrégulière , le cessez-le-feu prescrit par les Nations-unies , mais il est bien évident que le conflit n' est que suspendu et qu' il ne peut pas avoir de solution , sauf par la voie internationale . Mais un règlement dans cette voie , à moins que les Nations-unies ne déchirent elles - mêmes leur propre Charte , un règlement doit avoir pour base l' évacuation des territoires qui ont été pris par la force , la fin de toute belligérance et la reconnaissance réciproque de chacun des Etats en cause par tous les autres . Après quoi , par des décisions des Nations-unies , en présence et sous la garantie de leurs forces , il serait probablement possible d' arrêter le tracé précis des frontières , les conditions de la vie et de la sécurité des deux côtés , le sort des réfugiés et des minorités et les modalités de la libre navigation pour tous , notamment dans le golfe d' Akaba et dans le canal de Suez .

Suivant la France , dans cette hypothèse , Jérusalem devrait recevoir un statut international .

Pour qu' un règlement puisse être mis en œuvre , il faudrait qu' il y eût l' accord des grandes puissances qui entraînerait ipso facto celui des Nations-unies , et si un tel accord voyait le jour , la France est d' avance disposée à prêter sur place son concours politique , économique et militaire , pour que cet accord soit effectivement appliqué . Mais on ne voit pas comment un accord quelconque pourrait naître , non point fictivement sur quelque formule creuse , mais effectivement pour une action commune tant que l' un des plus grands des 4 ne se sera pas dégagé de la guerre odieuse qu' il mène ailleurs . Car tout se tient dans le monde d' aujourd'hui . Sans le drame du Viêt-Nam , le conflit entre Israël et les Arabes ne serait pas devenu ce qu' il est et , si demain , l' Asie du Sud-Est voyait renaître la paix , le Moyen-Orient l' aurait bientôt recouvrée , à la faveur de la détente générale qui suivrait un pareil événement .

Ce sont les Français qui , pendant deux siècles et demi , et jusqu' en 1763 avaient découvert , peuplé , administré le Canada . Quand , il y a 204 ans , le gouvernement royal , qui avait essuyé de graves revers sur le continent , et qui , de ce fait , ne pouvait soutenir en Amérique , la guerre contre l' Angleterre , crut devoir quitter la place , 60000 Français étaient installés dans le bassin du Saint-Laurent . Par la suite , leur communauté n' a reçu que d' infimes éléments nouveaux venant de notre métropole , et cela alors qu' une immigration de millions et de millions de Britanniques récemment relayée par celle des nouveaux arrivants slaves , méditerranéens , scandinaves , juifs , asiatiques , que le gouvernement canadien d' Ottawa déterminait à s' angliciser , s' implantait sur tout le territoire . D' autre part , les Britanniques , qui disposaient au Canada depuis cette époque du pouvoir , de l' administration de l' armée , de l' argent , de l' industrie , du commerce , du haut enseignement , avaient longuement et naturellement déployé de grands efforts de contrainte ou de séduction pour amener les Français canadiens à renoncer à eux - mêmes . Là-dessus , s' était déclenchée l' énorme expansion des Etats-Unis qui menaçait d' engloutir l' économie , les caractères , le langage du pays dans le moule américain . Enfin , la France , absorbée qu' elle était par de multiples guerres continentales et par de nombreuses crises politiques se désintéressait de ses enfants abandonnés et n' entretenait avec eux que des rapports insignifiants . Tout semblait donc concourir à ce qu' ils soient à la longue submergés .

Et bien ! par ce qu' il faut bien appeler un miracle de vitalité , d' énergie et de fidélité , le fait est qu' une nation française - morceau de notre peuple - se manifeste aujourd'hui au Canada et prétend être reconnue et traitée comme telle . 60000 Français laissés là-bas jadis , sont devenus plus de 6000000 et ils demeurent plus Français que jamais . Au Québec même , ils sont 4500000 , c'est-à-dire l' immense majorité de la population de cette vaste province . Pendant des générations , ces paysans d' origine , petites gens cultivant les terres , se sont magnifiquement multipliés pour tenir tête au flot montant des envahisseurs . Au prix d' efforts inouïs , autour de leurs pauvres prêtres , avec pour devise " Je me souviens " , ils se sont acharnés et ils ont réussi à garder leur langue , leurs traditions , leur religion , leur solidarité française . Mais voici qu' ils ne s' en tiennent plus à cette défensive passive et qu' ils prétendent , comme tout autre peuple , devenir maîtres de leur destin . D'autant plus ardemment , maintenant , qu' ils se sentent subordonnés aux autres non plus seulement politiquement , mais aussi économiquement .

En effet , étant donné la situation , rurale , isolée , inférieure , dans laquelle était reléguée la communauté française , l' industrialisation s' est faite , pour ainsi dire , par dessus elle ; l' industrialisation qui , là comme partout , commande la vie moderne . On voyait donc , même au Québec , les Anglo-Saxons fournir les capitaux , les patrons , les directeurs , les ingénieurs , former à leur façon et pour le service de leurs entreprises une grande partie de leur population active , bref , disposer des ressources du pays . Cette prépondérance , conjuguée avec l' action qualifiée de " fédérale " , mais inévitablement partiale , du gouvernement canadien d' Ottawa , mettait dans une situation de plus en plus inférieure les Français et exposait à des dangers croissants leur langue , leur substance , leur caractère . C' est à quoi ils ne se résignaient pas du tout , et ils s' y résignaient d'autant moins que tardivement mais vigoureusement ils se mettaient en mesure d' assumer eux - mêmes leur propre développement . Par exemple , la jeunesse qui sort maintenant de leurs universités modernes et de leurs nouvelles écoles techniques , se sent parfaitement capable de mettre en valeur les grandes ressources de son pays et même , sans cesser d' être française , de participer à la découverte et à l' exploitation de tout ce que contient le reste du Canada .

Tout cela fait que le mouvement d' affranchissement , qui a saisi le peuple français d' outre-Atlantique , est tout à fait compréhensible , et qu' aussi rien n' est plus naturel que l' impulsion qui le porte en même temps à se tourner vers la France . Au cours de ces dernières années , il s' est formé , au Québec , un puissant courant politique , varié sans doute dans ses expressions , mais unanime quant à la volonté des Français de prendre en main leurs affaires . Le fait est là , et bien entendu , ils considèrent la mère patrie non plus seulement comme un souvenir très cher , mais comme la nation dont le sang , le cœur , l' esprit , sont les mêmes que les leurs et dont la puissance nouvelle est particulièrement apte à concourir à leurs progrès , alors qu' inversement leur réussite apporterait à la France pour son progrès , son rayonnement , son influence , un appui considérable . Ainsi , en particulier , le fait que la langue française perdra ou gagnera la bataille au Canada pèsera lourd dans la lutte qui est menée pour elle , d' un bout à l' autre du monde .

C' est donc avec une grande joie et un grand intérêt que le gouvernement de la République a accueilli à Paris le gouvernement du Québec en la personne de ses chefs successifs : Monsieur Lesage et Monsieur Daniel Johnson , et conclu avec eux de premiers accords d' action commune . Mais il était évident que ces retrouvailles de la France et du Canada français devaient être constatées et célébrées solennellement sur place . C' est pourquoi , Monsieur Daniel Johnson me demanda de venir rendre visite au Québec et c' est pourquoi je m' y rendis au mois de juillet dernier .

Rien ne saurait donner l' idée de ce que fut la vague immense de foi et d' espérance françaises qui souleva le peuple tout entier au passage du président de la République . De Québec jusqu' à Montréal , sur les 250 kilomètres de la route longeant le Saint-Laurent et que les Français canadiens appellent le " Chemin du Roi " parce que , jadis , pendant des générations , leurs pères avaient espéré qu' un jour un chef de l' Etat français viendrait à la parcourir , des millions , des millions d' hommes de femmes , d' enfants , s' étaient rassemblés pour crier passionnément : " Vive la France ! " ; et ces millions arboraient des centaines et des centaines de milliers de drapeaux tricolores et de drapeaux du Québec à l' exclusion presque totale de tous autres emblèmes .

Partout où je faisais halte , ayant à mes côtés le Premier Ministre du Québec et tels ou tels de ses collègues et accueilli par les élus locaux , c' est avec un enthousiasme unanime que la foule accueillait les paroles que je lui adressais pour exprimer 3 évidences . D'abord : " Vous êtes des Français " . Ensuite : " En cette qualité , il vous faut être maîtres de vous - mêmes ! " Enfin : " L' essor moderne du Québec , vous voulez qu' il soit le vôtre ! " Après quoi , tout le monde chantait La Marseillaise avec une ardeur indescriptible . A Montréal , la deuxième ville française du monde , terme de mon parcours , le déferlement de passion libératrice était tel que la France avait , en ma personne , le devoir sacré d' y répondre sans ambages et solennellement . C' est ce que je fis , en déclarant à la multitude assemblée autour de l' hôtel de ville : que la mère patrie n' oublie pas ses enfants du Canada , qu' elle les aime , qu' elle entend les soutenir dans leur effort d' affranchissement et de progrès et , qu' en retour , elle attend d' eux qu' ils l' aident dans le monde d' aujourd'hui et de demain . Puis , j' ai résumé le tout en criant : " Vive le Québec libre ! " Ce qui porta au degré suprême la flamme des résolutions .

Que le Québec soit libre c' est , en effet , ce dont il s' agit . Au point où en sont les choses dans la situation irréversible qu' a démontrée et accélérée le sentiment public lors de mon voyage , il est évident que le mouvement national des Français canadiens et aussi l' équilibre et la paix de l' ensemble canadiens , et encore l' avenir des relations de notre pays avec les autres Communautés de ce vaste territoire , et même la conscience mondiale désormais éclairée , tout cela exige que la question soit résolue .

Il y faut deux conditions . La première implique un changement complet de l' actuelle structure canadienne , telle qu' elle résulte de l' acte octroyé il y a 100 ans par la reine d' Angleterre et qui créa la " Fédération " . Cela aboutira forcément , à mon avis , à l' avènement du Québec au rang d' un Etat souverain , maître de son existence nationale , comme le sont par le monde tant et tant d' autres peuples , tant et tant d' autres Etats qui ne sont pourtant pas si valables ni même si peuplés que ne le serait celui - là . Bien entendu , cet Etat du Québec aurait à régler , librement et , en égal avec le reste du Canada , les modalités de leur coopération pour maîtriser et exploiter une nature très difficile sur d' immenses étendues et pour faire face à l' envahissement des Etats-Unis . Mais on ne voit pas comment les choses pourraient aboutir autrement ; et , du reste , si tel est leur aboutissement , il va de soi aussi que la France est toute prête , avec un ensemble canadien qui prendrait ce caractère nouveau , à entretenir les meilleures relations possibles .

La deuxième condition dont dépend la solution de ce grand problème , c' est que la solidarité de la communauté française de part et d' autre de l' Atlantique s' organise . A cet égard , les choses sont en bonne voie . La prochaine réunion , à Paris , nous l' espérons , du gouvernement du Québec et du gouvernement de la République , doit donner une plus forte impulsion encore à cette grande œuvre française essentielle en notre siècle . A cette œuvre devront d'ailleurs participer , dans des conditions qui seront à déterminer , tous les Français du Canada qui ne résident pas au Québec et qui sont un million et demi . Je pense , en particulier , à ces 250000 Acadiens , implantés au Nouveau-Brunswick et qui ont , eux aussi , gardé à la France , à sa langue , à son âme , une très émouvante fidélité .

Au fond , nous tous Français , que nous soyons du Canada ou bien de France , pouvons dire , comme Paul Valéry l' écrivait quelques jours avant de mourir : " Il ne faut pas que périsse ce qui s' est fait en tant de siècles de recherches , de malheurs et de grandeurs et qui court de si grands risques , dans une époque où domine la loi du plus grand nombre . Le fait qu' il existe un Canada français nous est un réconfort , un élément d' espoir inappréciable ... Ce Canada français affirme notre présence sur le continent américain . Il démontre ce que peuvent être notre vitalité , notre endurance , notre valeur de travail . C' est à lui que nous devons transmettre ce que nous avons de plus précieux , notre richesse spirituelle . Malheureusement , trop de Français n' ont sur le Canada que des idées bien vagues et sommaires " . Et Paul Valéry concluait : " Ici s' insérerait trop facilement une critique de notre enseignement " . Ah ! qu' eût - il dit de notre presse , s' il avait vécu assez pour lire tout ce que tant et tant de nos journaux ont publié - n' est - ce pas ? - à l' occasion de la visite que le général De Gaulle a rendue aux Français du Canada !

Allons , allons ! pour eux aussi , pour eux surtout , il faut que la France soit la France !

Laissez - moi vous dire que le voyage que j' ai fait en Pologne , au mois de septembre , a mis en lumière , dans une lumière éclatante , deux évidences : la première , c' est la vitalité extraordinaire du peuple polonais , aujourd'hui plus grande qu' elle ne le fût jamais , je crois , en dépit de toutes les épreuves qu' il a traversées ; et la seconde , c' est son amitié pour la France , qui n' a jamais , elle non plus , été plus grande . Me trouvant sur le territoire polonais , dans une région qui , dans mon esprit , ne peut plus être contestée et ne doit pas l' être , j' ai constaté ce qui était éclatant , c'est-à-dire le caractère polonais de la ville où je me trouvais .

Je l' ai fait , sans vouloir le moins du monde désobliger nos amis de l' Allemagne . Pour faire l' Europe qu' il faut faire et qui comprend un Occident , un Centre et un Orient , il faut que tout le monde soit respecté , y compris le grand peuple allemand . Je ne crois pas devoir en dire aujourd'hui davantage .

Depuis qu' il y a des hommes et depuis qu' il y a des Etats , tout grand projet international est nimbé de mythes séduisants . C' est tout naturel , parce qu' à l' origine de l' action , il y a toujours l' inspiration , c' est ainsi pour l' unité de l' Europe . Ah ! Comme il serait beau , et comme il serait bon , que celle - ci puisse devenir un ensemble fraternel et organisé où chaque peuple trouverait sa prospérité et sa sécurité ! Ainsi en est - il aussi du monde . Qu' il serait merveilleux que disparaissent toutes les différences de race , de langue , d' idéologie , de richesse , toutes les rivalités , toutes les frontières qui divisent la terre depuis toujours !

Mais , quoi ! si doux que soient les rêves , les réalités sont là et suivant qu' on en tient compte ou non , la politique peut être un art assez fécond ou bien une vaine utopie .

C' est ainsi que l' idée de joindre les îles Britanniques à la Communauté économique formée par six Etats continentaux soulève des vœux qui sont idéalement très justifiés ; mais il s' agit de savoir si et comment cela pourrait être actuellement fait sans déchirer , sans briser ce qui existe . Or , il se trouve que la Grande-Bretagne , avec une insistance et une hâte vraiment extraordinaires , dont peut-être les derniers événements monétaires éclairent un peu certaines raisons , avait proposé l' ouverture , sans délai , d' une négociation en vue de son entrée dans le Marché Commun . En même temps , elle déclarait accepter sans restrictions toutes les dispositions qui régissent la Communauté des 6 ; ce qui semblait un peu contradictoire avec la demande de négociation , car , pourquoi négocierait - on sur des clauses que l' on aurait d' avance et entièrement acceptées ? En fait , on assiste là au cinquième acte d' une pièce au cours de laquelle les comportements très divers de l' Angleterre à l' égard du Marché Commun s' étaient succédé sans paraître se ressembler .

Le premier acte avait été le refus de Londres de participer à l' élaboration du traité de Rome dont , outre-Manche , on pensait qu' il n' aboutirait à rien . Le deuxième acte manifesta l' hostilité foncière de l' Angleterre à l' égard de la construction européenne , dès que celle - ci parut se dessiner . J' entends encore les sommations qu' à Paris , dès juin 1958 , m' adressait mon ami Macmillan , alors Premier Ministre , qui comparait le Marché Commun avec le blocus continental , et qui menaçait de lui déclarer tout au moins la guerre des tarifs . Le troisième acte , ce fut une négociation menée à Bruxelles par Monsieur Mauding , pendant un an et demi , négociation destinée à plier la Communauté aux conditions de l' Angleterre et terminée quand la France fit observer à ses partenaires qu' il s' agissait non pas de cela mais précisément de l' inverse . Le quatrième acte , au commencement du gouvernement de Monsieur Wilson , fut marqué par le désintéressement de Londres à l' égard du Marché Commun , le maintien autour de la Grande-Bretagne des six autres Etats européens formant la zone de libre échange et un grand effort déployé pour resserrer les liens intérieurs du Commonwealth . Enfin , se jouait le cinquième acte pour lequel la Grande-Bretagne posait , cette fois , sa candidature et , afin qu' elle fût adoptée , s' engageait dans la voie de toutes les promesses et de toutes les pressions imaginables .

A vrai dire , cette attitude s' explique aisément . Le peuple anglais discerne sans doute de plus en plus clairement que dans le grand mouvement qui emporte le monde , devant l' énorme puissance des Etats-Unis - celle grandissante de l' Union Soviétique , celle renaissante des continentaux , celle nouvelle de la Chine , et , compte tenu des orientations de plus en plus centrifuges qui se font jour dans le Commonwealth , la structure et les habitudes de son activité et même sa personnalité nationale , sont désormais en cause . Et au demeurant , les grandes difficultés économiques , financières , monétaires et sociales avec lesquelles il est aux prises , le lui font sentir , jour après jour . De là , dans ses profondeurs , une tendance à découvrir un cadre , fût - il européen , qui puisse l' aider à sauver , sauvegarder sa propre substance , qui lui permette de jouer encore un rôle dirigeant et qui l' allège d' une part de son fardeau .

Il n' y a rien là qui , en principe , ne soit salutaire pour lui et ne puisse être , à brève échéance , satisfaisant pour l' Europe . Mais , à condition que le peuple anglais , comme ceux auxquels il souhaite se joindre , veuille et sache se contraindre lui - même aux changements fondamentaux qui seraient nécessaires pour qu' il s' établisse dans son propre équilibre , car c' est une modification , une transformation radicales de la Grande-Bretagne qui s' imposent pour qu' elle puisse se joindre aux continentaux .

C' est évident au point de vue politique . Mais , aujourd'hui , pour ne parler que du domaine économique , le rapport , qui a été adressé le 29 septembre par la Commission de Bruxelles aux six gouvernements , démontre avec la plus grande clarté que le Marché Commun est incompatible avec l' économie , telle qu' elle est , de l' Angleterre , dont le déficit chronique de sa balance des paiements prouve le déséquilibre permanent , et qui comporte , quant à la production , aux sources d' approvisionnement , à la pratique du crédit , aux conditions du travail , des données dont ce pays ne pourrait changer sans modifier sa propre nature . Marché Commun incompatible aussi avec la façon dont s' alimentent les Anglais , tant par les produits de leur agriculture subventionnée au plus haut , que par les vivres achetés à bon compte partout dans le monde , et notamment dans le Commonwealth , ce qui exclut que Londres puisse réellement accepter jamais les prélèvements prévus par le règlement financier , qui lui seraient écrasants . Marché Commun incompatible encore avec les restrictions apportées par l' Angleterre à la sortie de chez elle de capitaux , lesquels au contraire circulent librement chez les 6 . Marché Commun incompatible , enfin , avec l' état du sterling tel que l' ont mis en lumière , de nouveau , la dévaluation ainsi que les emprunts qui l' ont précédée et qui l' accompagnent ; état du sterling aussi qui , se conjuguant avec le caractère de monnaie internationale , qui est celui de la livre et les énormes créances extérieures qui pèsent sur elle ne permettrait pas qu' elle fasse partie actuellement de la société solide et solidaire et assurée où se réunissent le franc , le mark , la lire , le franc belge et le florin . Dans ces conditions , à quoi pourrait aboutir ce qu' on appelle l' entrée de l' Angleterre dans le Marché Commun ? Et si l' on voulait , malgré tout , l' imposer , ce serait évidemment l' éclatement d' une communauté qui a été bâtie et qui fonctionne suivant des règles qui ne supportent pas une aussi monumentale exception . Elle ne supporterait pas non plus qu' on introduise parmi ses membres principaux un Etat qui précisément , par sa monnaie , par son économie , par sa politique , ne fait pas partie actuellement de l' Europe telle que nous avons commencé à la bâtir .

Faire entrer l' Angleterre , et par conséquent , engager maintenant une négociation à cet effet , ce serait pour les 6 , tout le monde sait de quoi il retourne , ce serait pour les six donner d' avance leur consentement à tous les artifices , délais et faux-semblants qui tendraient à dissimuler la destruction d' un édifice qui a été bâti au prix de tant de peine et au milieu de tant d' espoir .

Il est vrai que , tout en reconnaissant l' impossibilité de faire entrer l' Angleterre d' aujourd'hui dans le Marché Commun tel qu' il existe , on peut vouloir tout de même sacrifier celui - ci à un accord avec celle - là . Théoriquement , en effet , le système économique , qui est actuellement pratiqué par les 6 , n' est pas nécessairement le seul que pourrait pratiquer l' Europe . On peut imaginer , par exemple , une zone de libre échange s' étendant à tout l' Occident de notre continent ; on peut imaginer aussi une espèce de traité multilatéral du genre de celui qui sortira du Kennedy-Round et réglant entre 10 , 12 , 15 Etats européens , leurs contingents , leurs tarifs réciproques et leurs contingents respectifs . Mais , dans un cas comme dans l' autre , il faudrait d'abord abolir la Communauté , et disperser ses institutions ; et je dis que cela , la France ne le demande certainement pas . Pourtant , si tel ou tel de ses partenaires , comme après tout c' est leur droit , en faisait la proposition , elle l' examinerait avec les autres signataires du traité de Rome . Mais , ce qu' elle ne peut faire , c' est entrer actuellement avec les Britanniques et leurs associés dans une négociation qui conduirait à détruire la construction européenne dont elle fait partie . Et puis , ce ne serait pas là du tout le chemin qui pourrait conduire à ce que l' Europe se construise par elle - même et pour elle - même , de manière à n' être pas sous la dépendance d' un système économique , monétaire , politique , qui lui est étranger .

Pour que l' Europe puisse faire équilibre à l' immense puissance des Etats-Unis , il lui faut non pas tout affaiblir , mais , au contraire , resserrer les liens et les règles de la Communauté .

Certes , ceux qui , comme moi , ont prouvé par leurs actes l' estime , l' attachement , le respect exceptionnels qu' ils portent à l' Angleterre , souhaitent vivement la voir un jour choisir et accomplir l' immense effort qui la transformerait . Certes , pour lui faciliter les choses , la France est toute disposée à entrer dans quelque arrangement qui , sous le nom d' association , ou sous un autre , favoriserait , dès à présent , les échanges commerciaux entre les continentaux d' une part , les Britanniques , les Scandinaves et les Irlandais d' autre part . Certes , ce n' est pas à Paris qu' on ignore l' évolution psychologique qui paraît se dessiner chez nos amis d' outre-Manche ou qu' on méconnaisse le mérite de certaines mesures qu' ils avaient déjà prises , et d' autres qu' ils projettent de prendre dans le sens du rétablissement de leur équilibre au dedans et leur indépendance au dehors . Mais , pour que les îles Britanniques puissent réellement s' amarrer au continent , c' est encore d' une très vaste et très profonde mutation qu' il s' agit . Tout dépend donc , non pas du tout d' une négociation qui serait pour les six une marche à l' abandon sonnant le glas de leur Communauté , mais bien de la volonté et de l' action du grand peuple anglais qui feraient de lui un des piliers de l' Europe européenne .

On m' a demandé ce que serait l' après-gaullisme .

Eh bien ! C' est par - là que nous allons terminer .

Tout a toujours une fin . Chacun se termine . Pour le moment , ce n' est pas le cas .

De toute façon , " après De Gaulle " , ce peut être ce soir , ou dans six mois , ou dans un an . Cela peut être dans 5 ans , puisque c' est là le terme que fixe la Constitution au mandat qui m' est confié .

Mais si je voulais faire rire quelques-uns , ou en faire grogner d' autres , je dirais que cela peut aussi bien durer encore 10 ans , 15 ans .

Franchement , je ne le pense pas .

Après l' instabilité constitutionnelle dans laquelle la France a été si longtemps plongée - nous avons eu 17 régimes en l' espace de 177 ans ! - après la crise gouvernementale permanente sous le régime parlementaire - sous la troisième République , de 1920 à 1940 , 47 ministères en 20 ans et , sous la quatrième , de 1946 à 1958 , 24 ministères en 12 ans ! - après le règne désastreux des partis , étalant au long des années , et quelle que fût la valeur des hommes , son impuissance à régler les très grands et d'ailleurs très difficiles problèmes que nous impose notre époque , faisant de notre pays ce que l' on appelait - " l' homme malade de l' Europe " , s' effondrant en 1940 dans le drame de la guerre étrangère , puis , en 1958 , au bord de la guerre civile et la faillite , il est arrivé que le peuple français , sur la proposition que je lui ai adressée a , par un vote massif , à une majorité immense , doté la République d' institutions qui sont solides et adaptées à notre temps .

De fait , depuis bientôt 10 ans , la République française , au lieu d' offrir , comme autrefois , le spectacle permanent de l' impuissance de ses pouvoirs , donne , au contraire , un exemple qui est partout reconnu de solidité , de continuité , d' efficacité , grâce à quoi elle obtient dans les domaines essentiels qui s' appellent le progrès , l' indépendance , la paix , des résultats dont l' univers considère qu' ils sont probants .

Mis à part les partisans , personne ne doute que , si aucun drame mondial ne vient tout mettre en cause au cours des prochains lustres , la Ve République assurera à la France les meilleures chances possibles de prospérité , de puissance et de rayonnement , et que , si la tempête se déchaînait à nouveau sur la terre , elle seule serait en mesure d' assumer le destin du pays .

Or , chacun sait que l' élément capital de ses institutions , c' est l' attribution au chef de l' Etat , élu par le peuple , des moyens et de la charge de représenter , de faire valoir , au besoin d' imposer par dessus toutes les tendances particulières et momentanées , l' intérêt supérieur et permanent de la nation . Et chacun sait que pour faire en sorte que la politique soit conforme à ce qui est essentiel , c' est à lui qu' il appartient de choisir le gouvernement , d' en arrêter la composition et d' en présider les réunions .

Bien entendu , c' est cette clef de voûte de l' édifice que voudraient briser ou bien les partisans de toutes origines qui , bien qu' ils prétendent le contraire , veulent inlassablement faire du pouvoir l' enjeu de leurs ambitions et de leurs combinaisons , ou bien , les conjurés de l' entreprise totalitaire qui visent à établir sur la France leur écrasante et morne dictature .

Et chacun sait enfin que , si la défaillance du président par rapport à ses obligations venait jamais à ouvrir la brèche à ces assaillants , la confusion politique et sociale , la dégradation économique , financière , monétaire , l' abaissement international qui en seraient les conséquences , conduiraient inévitablement à placer la France sous la coupe de l' une ou de l' autre des deux principales puissances étrangères .

Cependant , on peut penser que la situation actuelle qui , dans les milieux spécialisés , dresse encore tant de parti pris contre les institutions , ne se perpétuera pas . A mesure que dure , que durera la cinquième République , on verra probablement la masse immense des citoyens se désintéresser décidément de la vaine querelle faite à un régime qu' elle a d'ailleurs formellement adopté , auquel elle s' accoutume fort bien , et dont elle estime la dignité , la solidité et l' efficacité , quelles que soient les contestations du moment .

On peut même penser que , corrélativement , toute conjoncture parlementaire s' accommodera décidément de la séparation effective des pouvoirs , dont les textes et la pratique ne permettent pas qu' on y contrevienne .

Bref , un jour viendra , sans doute , où notre constitution , avec tout ce qu' elle implique , sera devenue comme notre seconde nature . De toute façon , et quoi qu' il arrive , il appartient au Président de la République , au chef de l' Etat , de maintenir les institutions dans leur esprit et dans leurs termes , et d' orienter la politique de la France pour tout le temps qu' il est , seul , le mandataire du peuple français tout entier .

C' est d'ailleurs , je le crois bien , ce qu' ont voulu manifester ardemment et solennellement ceux qui se sont réunis à Lille , tandis que leurs assises travaillaient à adapter aux conditions qui vont changeant nos conceptions et nos inspirations .

Mesdames , Messieurs , je vous remercie .

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