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Dans l' entassement des grandes agglomérations , l' homme se voit accablé de servitudes et de contraintes de tous ordres qui vont bien au-delà des avantages que lui apportent l' élévation du niveau de vie et les moyens individuels ou collectifs mis à sa disposition .

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G. Pompidou - 28 février 1970

Avec ses 8 millions d' habitants , ses 46 milliards de dollars de produit annuel brut , un revenu annuel par famille de 14000 dollars , une production d' acier supérieure à celle de la France , Chicago n' a pas besoin d' éloge . La réalité de ses entreprises parle pour elle , comme la beauté de ses gratte - ciel qui évoquent les noms des plus grands architectes , tels que Mies van der Rohe . Dans l' aventure de l' Amérique moderne , du monde moderne , votre ville joue un rôle éminent que lui confèrent l' esprit d' entreprise et l' énergie de ses citoyens . Il n' en est pas de plus représentative des progrès extraordinaires accomplis par les Etats-Unis dans les domaines de la technique et de l' industrie .

Mais le rythme de cette évolution crée à l' homme de la fin du vingtième siècle des problèmes inattendus . Pris de court par les transformations de son milieu dont il est pourtant directement responsable , il se demande s' il est encore capable de maîtriser les découvertes scientifiques et technologiques dont il attendait le bonheur . Tel l' apprenti sorcier , ne risque - t - il pas finalement de périr par les forces qu' il a déchaînées ? L' emprise de l' homme sur la nature est devenue telle qu' elle comporte le risque de destruction de la nature elle - même . Il est frappant de constater qu' au moment où s' accumulent et se diffusent de plus en plus les biens dits de consommation , ce sont les biens élémentaires les plus nécessaires à la vie , comme l' air et l' eau , qui commencent à faire défaut . La nature nous apparaît de moins en moins comme la puissance redoutable que l' homme du début de ce siècle s' acharnait encore a maîtriser , mais comme un cadre précieux et fragile qu' il importe de protéger pour que la terre demeure habitable à l' homme .

C' est en grande partie la conséquence d' un développement urbain qui a atteint des proportions alarmantes et préoccupe tous les responsables . Vous y êtes , à Chicago , particulièrement attentifs .

Dans l' entassement des grandes agglomérations , l' homme se voit accablé de servitudes et de contraintes de tous ordres qui vont bien au-delà des avantages que lui apportent l' élévation du niveau de vie et les moyens individuels ou collectifs mis à sa disposition . Il est paradoxal de constater que le développement de l' automobile , par exemple , dont chacun attend la liberté de ses mouvements , se traduit en fin de compte par la paralysie de la circulation . Le temps n' est pas loin où la marche apparaîtra comme le mode de transport le plus sûr et le plus rapide dans nos grandes cités s' il y reste encore des trottoirs ! Dès maintenant , des problèmes analogues commencent à se poser aussi pour l' espace aérien .

Plus graves sans doute que ces problèmes de circulation encore qu' ils soient pour les hommes et en particulier pour les travailleurs une cause de fatigue physique et nerveuse considérable - plus graves sont les conséquences morales des conditions de vie dans les villes modernes . Je pense , par exemple , à l' accroissement de la criminalité , en particulier de la délinquance juvénile . La ville , symbole et centre de toute civilisation humaine , est - elle en train de se détruire elle - même et de sécréter une nouvelle barbarie ? Question étrange , mais qu' on ne peut pas s' empêcher de poser , que vous vous posez avec une inquiétude que nous comprenons bien , nous autres Européens dont l' histoire a consisté à faire reculer au profit de la cité l' antique forêt hercyenne et qui , aujourd'hui , devons nous préoccuper de rendre sa place à la forêt . Voilà quelques-uns des défis à la société moderne , pour reprendre l' expression du Président Nixon , dont nous commençons à prendre conscience et auxquels il importe de faire front . Pour y parvenir , il convient comme toujours de dénombrer les difficultés et de chercher les solutions convenant à chaque cas . Or , face à ce qui n' est , espérons - le , qu' un phénomène de croissance , nous constatons combien l' aménagement des institutions s' effectue avec lenteur par rapport au développement foudroyant des techniques . L' organisation de la société ne s' adapte pas à l' énorme essor et déplacement démographique qui provoque ces phénomènes « d' encombrement » bien connus des sociologues . Il y a là matière à études et à réformes pour les dirigeants des Etats comme pour les responsables des grandes villes .

Mais c' est un fait que chaque problème résolu en fait naître d' autres , en général plus difficiles , et que l' homme est amené à remettre en question la croyance à un progrès linéaire selon laquelle chaque succès de la découverte s' ajouterait aux précédents dans une chaîne continue conduisant au bonheur . Ainsi , au moment même où les savants remportent leurs victoires les plus spectaculaires et les plus exaltantes pour l' esprit , apparaissent les premiers éléments d' un procès de la science . Plus que la science fondamentale dont rien ne peut arrêter le développement , ni contrôler les orientations , c' est de la technologie qui en procède qu' il est possible d' orienter les applications afin de mieux les adapter à l' homme et à son besoin de bonheur . Il faut créer et répandre une sorte de « morale de l' environnement » imposant à l' Etat , aux collectivités , aux individus , le respect de quelques règles élémentaires faute desquelles le monde deviendrait irrespirable .

Ce n' est pas un hasard si les Etats-Unis , pays à la pointe de l' expansion économique et du progrès technique , sont aussi le pays où se manifeste le plus grand intérêt pour les problèmes dits de « conservation » . La protection de l' espace naturel doit être désormais une de nos préoccupations premières .

Il s' ensuit que le rôle des Pouvoirs Publics ne peut aller qu' en s' étendant , car c' est à eux qu' il convient d' édicter les règles et de prononcer les interdictions . Mais l' application de ces règles ne peut être laissée à la seule discrétion des fonctionnaires ou des techniciens . Dans un domaine dont dépend directement la vie quotidienne des hommes , s' imposent plus qu' ailleurs le contrôle des citoyens et leur participation effective à l' aménagement du cadre de leur existence .

J' ajoute que la solution gagnera à être recherchée dans un cadre international et dans la coopération de toutes les nations , en particulier de toutes les nations industrielles , également préoccupées des dangers qui les menacent et soucieuses de les écarter . Vous savez que le Président Nixon a pris des initiatives en ce sens . De même , la France et les Etats-Unis , dans leurs accords récents pour développer leur coopération scientifique et technique , ont à juste titre placé au premier rang des problèmes qui leur paraissent requérir une action commune , ceux de l' urbanisme , de la lutte contre la pollution , de l' aménagement des transports . En développant une coopération qui ne comporte , bien entendu , aucune exclusive , nos deux pays donneront un exemple dont je souhaite qu' il soit suivi .

J' ai , déjà , à plusieurs reprises , au cours de ce voyage , évoqué l' extraordinaire épopée de vos astronautes partis à la conquête de la Lune . Parmi les images que la télévision a répandues à cette occasion , aucune ne m' a frappé autant que celle de la Terre , aperçue pour la première fois du sein de l' espace interplanétaire . Enrobée de vapeurs , parée des couleurs impressionnistes , la Terre nous est apparue comme un îlot perdu au milieu de l' immensité , mais dont nous savons qu' il est doté de ce privilège fragile et peut-être unique qu' est la vie . Quelle vision mieux que celle - là , étrange et pourtant familière , pourrait nous donner conscience de la précarité de notre univers terrestre et des devoirs de solidarité qu' implique la sauvegarde de la maison des hommes ?

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