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Mes raisons : j' aime l' art , j' aime Paris , j' aime la France . Je suis frappé du caractère conservateur du goût français , particulièrement de ce qu' on appelle l' élite , je suis scandalisé de la politique des pouvoirs publics en matière d' art depuis un siècle , et c' est pourquoi je cherche à réagir , avec un succès mitigé .

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G. Pompidou - 17 octobre 1972

Si vous le permettez , je répondrai à vos trois premières questions sans les dissocier , car elles se recoupent , me semble - t - il .

Il y a dans la première question un risque de malentendu qui tient au mot dérogation et que je voudrais dissiper . Toute construction est en France soumise à des règles extraordinairement strictes et compliquées , trop , selon moi , mais qui ont été édictées et multipliées dans les meilleures intentions . Il s' ensuit que pratiquement rien d' important ne peut s' édifier sans quelque dérogation à telle ou telle de ces règles . De plus , une fois un permis accordé , on passe à la réalisation e toujours - je dis toujours - apparaissent des difficultés qui nécessitent une « dérogation » aux conditions initiales du permis . Le mot dérogation signifie simplement « modification » , et quiconque s' est fait construire , fût - ce une petite maison , sait qu' il n' y a pas d' exemple que quelque modification ne se soit révélée nécessaire en cours de route . Même si , dans bien des cas , des dérogations ont pu être accordées pour de mauvais motifs , j' en suis , hélas ! convaincu , éliminons le côté suspect du terme dans le cas de la Défense . Cela , pour une bonne raison : c' est que la Défense est une opération sans équivalent , montée par les pouvoirs publics , qui a été entreprise je crois en 1956 , a depuis été poursuivie par tous les Gouvernements et confiée à un haut fonctionnaire dont nul ne discute que je sache l' honorabilité , le dynamisme et l' obstination . Mais elle n' allait pas de soi : au départ personne ne voulait aller à la Défense , et nous ne sommes pas du tout dans le cas du promoteur qui cherche à obtenir un permis pour un projet qu' il a conçu . L' éloignement , l' environnement , l' incertitude sur la construction du RER , tout détournait les entreprises de s' y installer . Loin d' avoir à résister à des pressions , c' est l' organisme public qui cherchait des clients . Aujourd'hui encore , il serait très facile d' en perdre ou de ne plus en trouver suffisamment . Et si l' on exigeait des hauteurs inférieures , ou même des démolitions partielles , c' est l' organisme public qui se trouverait en déficit et finalement le contribuable qui paierait . Voilà ce que je tenais à préciser . J' ajoute qu' on ne peut affirmer que ce sont les dérogations qui ont « compromis une perspective architecturale unique » . Rien ne prouve que le plan initial aurait été meilleur . Ce qu' il faut c' est se demander : la Défense , telle qu' elle se présente actuellement , telle qu' elle évoluera encore d'ailleurs , compromet - elle cette perspective dont vous parlez ? Et là , je suis obligé de relever une inexactitude dans les termes de la première question . Il n' y a jamais eu de perspective « du Carrousel et des Tuileries à la Défense » . Il y avait une perspective du Carrousel à l' Arc de triomphe . Au-delà c' était le vide , une avenue très large , mais sans finalité ni architecturale ni esthétique . Personne ne s' est jamais arrêté sous l' Arc de triomphe pour contempler l' avenue de la Grande-Armée , l' avenue de Neuilly et les immeubles en pitoyable état qui recouvraient les terrains actuels de la Défense . Du Carrousel , des Tuileries , on contemplait les Champs-Élysées et leur perspective fermée par l' Arc de triomphe .

Voilà la vérité .

La question est alors de savoir ce qu' on devait faire entre l' Arc et la place de la Défense . On pouvait imaginer un parti classique d' immeubles d' habitation et de bureaux de moyenne hauteur . Je ne sais si , pratiquement , on aurait pu mettre cette opération sur pied . Mais il faut admettre que C' eût été un renoncement architectural . La perspective Carrousel-Arc de triomphe eût été intacte . Au-delà , c' eût été la médiocrité : des maisons succédant à des maisons , sans aucune tentative ni -d'urbanisme novateur ni de création architecturale . L' idée de créer un quartier d' affaires , un centre où se regrouperaient les sièges sociaux des grandes entreprises , était une idée liée à l' effort général de faire de la France une grande puissance économique et de Paris un grand centre d' affaires .

Mais cela permettait aussi de concevoir un ensemble architectural moderne tout à fait exceptionnel . C' était le but . Est - il atteint ? J' en viens à la question des tours dans leur rapport avec la perspective historique de l' Etoile . Il est évident que le parti Choisi pour l' ensemble de l' opération conduisait inévitablement à construire un grand nombre de tours . Dès lors , on objecte que cela abîme la perspective , on suggère d' éloigner les tours à gauche ou à droite de l' axe Carrousel-Etoile . Je dis franchement mon avis , qui m' a fait approuver la décision prise par le Premier ministre pour des raisons budgétaires et techniques , mais qui , dans mon esprit , est également dictée par des raisons d' esthétique . Il ne sert à rien de déplacer quelques tours , outre qu' il me paraît ardu de vouloir le faire pour celles qui existent ou sont en construction . Il suffit que , sur la terrasse des Tuileries ou sur les Champs-Élysées , on s' éloigne de quelques mètres pour que , de toute manière , la silhouette des tours se profile à côté de l' Arc de triomphe . Dès lors , j' estime qu' il y a une bonne chance pour que le résultat obtenu soit meilleur si l' Arc de triomphe se détache sur une forêt de tours . Rien n' est pire que 5 ou 6 tours essayant sans succès de se dissimuler . Ou l' on renonce aux tours , et il n' y a plus d' architecture dans un ensemble de cette importance ( je reviendrai là-dessus ) , ou on les multiplie .

Reste le problème de la percée sur le ciel à travers la voûte de l' Arc . C' est là que s' est posée la question du projet Aillaud . En lui - même , ce projet est très beau , selon moi . Mais je reconnais que , des Tuileries , il barre la voûte de l' Arc de triomphe . C' est un risque qui paraît à beaucoup inacceptable , notamment à l' Académie d' architecture unanime . Je n' en suis pas tout à fait sûr , mais je l' ai admis . Seulement je soutiens que , si l' on veut avoir , au-delà de l' Arc de triomphe et vers la Défense , une vraie perspective , il faudra que cette perspective , d' une manière ou d' une autre , soit arrêtée . Il n' y a de perspective que se terminant sur quelque chose . Si elle se termine sur le vide , c' est une avenue , plus ou moins longue , plus ou moins large , un immense boulevard Malesherbes , tout , sauf une perspective .

Vous me posez la question du concours . Je suis partisan , dans bien des cas , du concours dont les résultats s' imposent aux autorités . C' est ce que j' ai accepté pour le plateau Beaubourg , dont nous parlerons . Mais , dans la circonstance , le problème est d' une importance nationale . C' est pourquoi je tiens à ce que l' Etat garde sa liberté de décision , après toutes les consultations possibles . On peut imaginer un « concours d' idées » , mais la décision ne devra pas être imposée par un jury . Pour moi , je verrais volontiers ( mais je ne prétends pas me substituer aux professionnels ) , à la Défense , soit une œuvre sculpturale très haute et ' très étroite , soit un immense jet d' eau , qui marquerait le terme , créerait la perspective et se verrait du Carrousel à travers la voûte de l' Arc , mais sans la boucher ni la barrer , et en laissant une large ouverture sur le ciel . Il y aura sans doute d' autres idées , et , je l' espère , meilleures .

J' en viens à ce que vous dites de l' architecture française . Je suis , en ce domaine , contre tout nationalisme pour des raisons de fait . Bien sûr , il peut y avoir des architectures nationales liées au climat ou aux matériaux . C' est le cas des pays scandinaves comme d'ailleurs des stations de sports d' hiver . Mais , au total , l' architecture moderne est internationale . Il y a de grands architectes français qui travaillent à l' étranger . Inversement , j' ai trouvé à Chicago un des architectes de Maine-Montparnasse . C' est un architecte brésilien qui a construit le siège central du parti communiste . C' est un Américain d' origine chinoise qui a fait un des projets retenus un moment pour la Tête de la Défense . Le problème est donc celui de l' architecture de notre temps . Or , il me paraît qu' elle est loin d' être médiocre . On peut le voir autour de nous .

Les usines modernes sont d' une grande beauté à côté des affreuses usines du Dix-neuvième , siècle ou du début du siècle . Les ponts , les autoroutes elles - mêmes sont fréquemment des réussites architecturales . Un certain nombre de Maisons de la Culture aussi . Il en est de même des immeubles de bureaux , comme je le constate par exemple le long de la nationale 306 quand je vais prendre l' avion à Villacoublay . La difficulté commence quand on arrive aux habitations . Il est certain que les architectes n' ont pas en matière de logements réussi à dominer le problème . Il existe des maisons individuelles de luxe qui sont fort belles . Mais il se trouve que nous construisons en France , et je m' en réjouis , 500000 logements par an et des logements groupés , depuis le lotissement jusqu' aux grands ensembles . Voilà ce qui crée le problème . D'abord , parce qu' on construit en quelques années de véritables villes , et qu' il y a peu d' exemples de réussites de ce genre dans l' Histoire à moins de dépenses fabuleuses comme jadis fit Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg . Ensuite , parce que nos villes , nos villages trouvaient leur beauté dans l' adaptation au sol , à ses dénivellations . Aujourd'hui , on fait passer les bulldozers et on construit sur du plat . L' absence de relief est en elle - même source de laideur et de monotonie . Enfin , il y a le prix . On en est réduit le plus souvent à des matériaux médiocres . Dès lors , comment espérer de la beauté ? Je note toutefois que , si cela se manifeste souvent dans les grands ensembles d' HLM , cela ne doit pas nous dissimuler le caractère général de la défaillance architecturale dans le domaine de l' habitation : les ensembles dits « de grand standing » ne sont pas , selon moi , d' une qualité esthétique supérieure aux HLM , qualité des matériaux mise à part .

J' en viens au problème de principe des tours . Je ne suis pas un fanatique des tours . Il me paraît absurde d' écraser un village ou une petite ville par des tours , même de hauteur médiocre . Mais c' est un fait que l' architecture moderne de la grande ville se ramène à la tour . La prévention française , et particulièrement parisienne , contre la hauteur est , à mes yeux , tout à fait rétrograde . Tout dépend de ce qu' est la tour , c'est-à-dire de sa place , de son rapport avec l' environnement , de ses proportions , de sa forme architecturale , et de son revêtement , élément essentiel . Croire qu' il faut limiter la hauteur d' une tour pour que ce soit mieux est absurde . C' est un problème de proportions et non de principe . A limiter la hauteur , on conduit à alourdir , à empâter , les constructeurs cherchant fatalement à reprendre sur le sol ce qu' ils perdent dans le ciel , réduisant encore la place disponible pour les espaces verts , complément et contrepartie indispensables d' un urbanisme densifié . La tour de la Maison de la Radio a été tronquée par rapport au projet d' Henry Bernard . Ce fut une erreur esthétique . Oserai - je dire que les tours de Notre-dame sont trop basses ? Je ne suis pas en admiration devant le Sacré-cœur en tant qu' édifice . Mais l' idée de chercher la hauteur par l' emplacement dominant Paris était une grande idée . On écrit que la tour de Maine-Montparnasse écrase l' Ecole militaire . Et la tour Eiffel , ne l' écrase - t - elle pas ? Je regrette que le revêtement de cette tour de Maine-Montparnasse soit triste . Je déplore l' existence de l' absurde tour de la Faculté des sciences , archaïque dans ses formes , au revêtement extérieur médiocre , aux proportions mal adaptées à l' environnement . Mais l' immeuble-mur Maine-Montparnasse est bien plus discutable que la tour , et le long bâtiment de la Faculté des sciences situé sur le quai est un modèle de ce qu' il ne faut pas faire , même si ce fut un problème de budget plus que d' architecte .

Pour me résumer : on n' a pas d' architecture moderne dans les grandes villes sans tours . Tout dépend de la qualité de ces tours : il y en a de laides , il y en a de superbes . C' est un problème de réussite architecturale , non de principe , et la hauteur doit être calculée en fonction du reste et non pas sur des bases préétablies valables partout .

Un mot encore des maisons d' habitation . Vous parlez de confort et d' invention . Il est vrai que la maison moderne est construite en vue de son utilisation et donc du confort . Comment pourrait - il en être autrement ? Mais c' est souvent aux dépens de l' esthétique . Dans les grands ensembles , par exemple , le souci de donner à tous les immeubles le maximum d' exposition au soleil ( ce qui est tout à fait nouveau dans l' histoire de l' humanité ) conduit à situer les « blocs » d' une manière que rien apparemment n' explique , qui n' a pas de sens visible et donc pas de beauté . Inversement , l' invention conduit parfois l' architecte à des formes bizarres , à l' emploi de matériaux inadaptés au cadre , ou à la juxtaposition d' immeubles de styles très différents . La Côte d' Azur est un domaine de choix pour ces inventions fâcheuses et que le souci de rentabilité aggrave encore . J' ai vu ailleurs une cité toute neuve dans laquelle une société avait construit des maisons du type scandinave et une autre des habitations de style californien . La juxtaposition est désolante . Puis - je dire que l' hôpital du Petit-Clamart me navre On me dit qu' il est l' œuvre d' un brillant architecte et d'ailleurs il est admis couramment que c' est une réussite avec un effort d' invention évident . Mais un bâtiment doit être adapté à sa fonction . Je ne doute pas que ce soit le cas pour les installations intérieures . En revanche , extérieurement , cet hôpital appartient à l' « univers carcéral » , en français : « a l' air d' une , prison » . Un hôpital doit avoir un extérieur accueillant , pour les malades , pour les familles qui les visitent . C' est ce qu' avaient compris les architectes des dix-septième et dix-huitième , siècles qui , en plus grand , donnaient aux hôpitaux l' aspect des hôtels du faubourg Saint-Germain .

Je plains les architectes : il ne doit pas y avoir de métier plus difficile , quand on songe à toutes les contraintes auxquelles ils sont soumis . Mais n' est - ce pas la noblesse de leur art ? Invention , oui , mais adaptée à l' usage et fidèle au style de l' époque . Les églises romanes se ressemblent toutes et les hôtels du dix-huitième siècle aussi , même si chaque architecte a su y mettre sa marque . Je suis partisan d' une unité générale qui n' exclut pas l' originalité mais n' en fait pas l' objectif .

Voilà ce que je pense dans un domaine où je m' empresse de dire que j' ai mes idées mais ne cherche nullement à les imposer . Ce n' est que lorsqu' il s' agit d' une entreprise de caractère national par son objet et son ampleur -comme la Défense - que j' interviens réellement . Mais , de toute manière , les reproches qui seront faits me seront faits . Alors autant que je cherche à faire prévaloir ce que je crois bien , quitte , je le répète , et cela va de soi , à écouter tous les avis .

...

La question n' est pas d' aujourd'hui ! Vous connaissez les vers de Baudelaire : - Le vieux Paris n' est plus ( la forme d' une ville Change plus vite , hélas ! que le cœur d' un mortel). .

On ne peut pas se figer dans le passé . Paris n' est pas une ville morte , ce n' est pas un musée à entretenir . Les bâtisseurs - de Louis XIV à Haussmann - ont détruit encore plus qu' ils n' ont construit . Le Moyen Age romain a bâti ses églises , la Renaissance ses palais , avec les pierres des monuments antiques . Je n' en fais pas un modèle à suivre , loin de là . J' ai même regretté la destruction du viaduc d' Auteuil ! Mais partons du principe qu' il faut accepter la nouveauté et simplement chercher à ce qu' elle soit belle et ne soit pas une copie d' ancien .

Quant au Paris historique , nous avons une conception différente de ces grandes époques que j' évoquais . Nous sommes même des conservateurs de civilisation . La difficulté est d' être en même temps des créateurs . C' est pourquoi , bien entendu , il faut préserver le Paris historique . Je m' intéresse autant à la rénovation du Marais qu' à la Défense . Mais il faut aussi construire et pas seulement à des fins pratiques . Je n' y vois pas de contradiction . Il faut noter toutefois que c' est une attitude tout à fait nouvelle dans l' histoire des villes , et à laquelle les esprits ont du mal à s' habituer .

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- Je voudrais passionnément que Paris possède un centre culturel comme on a cherché à en créer aux Etats-Unis avec un succès jusqu' ici inégal , qui soit à la fois un musée et un centre de création , où les arts plastiques voisineraient avec la musique , le cinéma , les livres , la recherche audio-visuelle , et cetera . Le musée ne peut être que d' art moderne , puisque nous avons le Louvre . La création , évidemment , serait moderne , et évoluerait sans cesse . La bibliothèque attirerait des milliers de lecteurs qui du même coup seraient mis en contact avec les arts .

Pour la localisation , le plateau Beaubourg a été choisi uniquement parce que c' était le seul terrain disponible dans l' immédiat et que je voulais aller vite , sûr que si j' attendais , rien ne se ferait jamais . Pour le concours , nous avons eu recours à un jury composé d' architectes et d' utilisateurs universellement connus . Nous nous sommes inclinés devant leur choix , pensant qu' ils étaient mieux placés que personne pour donner un avis , en particulier du point de vue fonctionnel ( quel vilain mot ! ) . Le jury , qui , je pense , a dû inconsciemment être influencé par l' agitation créée à l' époque autour des pavillons Baltard , a manifestement rejeté tout projet qui prétendait être par lui - même un monument pour s' attacher à celui qui permet tait le mieux de faciliter la communication avec le public et avec l' environnement . Par contagion , entre Beaubourg et les Halles , se créera , je l' espère , un quartier à dominante artistique et culturelle .

Le problème , dans un projet de ce genre , c' est de le réaliser , bien sûr , mais c' est surtout et ensuite qu' il vive .

Je souhaite que pour la mise en œuvre et le développement , car il devra être en évolution permanente , on puisse s' assurer le concours des hommes les plus remarquables dans leur spécialité . Pour la création musicale et la recherche dans ce domaine , nous aurons ainsi le concours de Pierre Boulez et sans doute de Xénakis . Oui dit mieux ? Tout cela coûte cher , je le dis franchement . Mais sur plusieurs années , c' est finalement une goutte d' eau dans le budget de l' Etat , et si l' objectif est atteint , ce sera une réussite sans précédent . Mes raisons : j' aime l' art , j' aime Paris , j' aime la France . Je suis frappé du caractère conservateur du goût français , particulièrement de ce qu' on appelle l' élite , je suis scandalisé de la politique des pouvoirs publics en matière d' art depuis un siècle , et c' est pourquoi je cherche à réagir , avec un succès mitigé .

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- Il ne s' agit pas de réserver du temps aux problèmes artistiques . Nous avons un ministère des Affaires culturelles et il est normal que je suive son action comme celle des autres . Mais pour moi c' est tout autre chose , l' art n' est pas une catégorie administrative . Il est le cadre de vie ou devrait l' être . Je laisse de côté volontairement ce qu' il peut exprimer ou signifier pour ne garder que le plaisir qu' il donne . Il se rencontre à des degrés divers partout , dans une vieille ferme aussi bien qu' à Trianon . L' artiste est un artisan ou , si vous préférez , tout artisan peut être un artiste . C' est pourquoi , qu' il s' agisse de mon bureau de l' Elysée , des salons anciens que nous avons rénovés ma femme et moi grâce à des prêts puisés dans les réserves du Louvre et grâce au Mobilier national qui , dès lors qu' on s' y intéresse , découvre dans ses greniers des meubles et des objets admirables , qu' il s' agisse des pièces modernes que nous avons installées dans les appartements privés , je cherche à ce que tout soit beau ou , du moins , à ce que rien ne soit laid . C' est évidemment affaire de goût , et il n' est pas prouvé que chacun approuve . L' important , c' est d' y croire .

Quant à parler de ligne politique il n' y a , croyez - le , aucune arrière-pensée de cet ordre dans mon esprit , au sens où l' on entend couramment le mot « politique » . Je ne cherche pas à créer un style « majoritaire » ! Mais c' est vrai , la France se transforme , la modernisation , le développement dans tous les domaines sont éclatants . Pourquoi n' y aurait - il pas un lien avec les arts ? Toutes les grandes époques artistiques sont des époques de prospérité économique et souvent de puissance politique : voyez l' Athènes de Périclès , la Rome des empereurs ou de la Renaissance , la Venise des doges , la Florence des Médicis , sans parler de la France de Saint Louis , de François premier , de Louis XIV , du dix-huitième siècle , même du second Empire . Alors , pourquoi pas notre siècle ? La grandeur ne se divise pas ou , en tout cas , ne se divise que passagèrement .

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- On croit volontiers que j' aime uniquement l' abstrait , abstrait que le grand public et peut-être aussi l' Institut ( qu' il me pardonne ) identifient avec l' art d' aujourd'hui . C' est assez curieux quand on pense que la peinture abstraite est née avant 1914 . Depuis , pourtant , le monde a beaucoup bougé . Ce qui est vrai , c' est que je n' ai jamais acheté que des œuvres d' artistes contemporains . J' ai commencé à dix-huit ans en achetant « la Femme Cent Têtes » , de Marx Ernst ! Pourquoi ? Parce que les œuvres anciennes n' ont jamais été « dans mes moyens » , à moins d' être douteuses ou médiocres . Je vous assure que je ne mets pas Vermeer au-dessous de Nicolas de Stael ! Simplement , on ne peut , à défaut d' avoir une grande fortune , acheter aucun artiste reconnu , alors qu' on peut toujours acheter l' artiste encore inconnu ou méconnu . On se trompe ou on ne se trompe pas . L' avenir le dira .

En tout cas , je constaté que l' art actuel est au moins autant figuratif qu' abstrait , depuis le surréalisme jusqu' au néo-réalisme .

Quant à ce que j' en pense , c' est difficile à dire . Il y a ce qui me plaît , et ce qui ne me plaît pas , c' est une pure question d' appréciation personnelle . Ce qui me frappe , je vous l' ai déjà dit , c' est que l' art actuel est en perpétuelle recherche . Il n' est pas fixé et , par définition même , ne peut pas se fixer . De sorte que très souvent la valeur d' une œuvre tient moins à la qualité de la facture qu' à l' antériorité du procédé . Il faut avoir été le premier . L' idée compte autant et peut-être plus que la réalisation . C' est sans aucun doute un signe de faiblesse . L' abstrait , par exemple , se prête apparemment à la facilité plus que le figuratif .

Tout le monde semble pouvoir refaire un tableau de Mondrian ou de Malevitch , à plus forte raison de Klein , et les faussaires s' en donnent à cœur joie . Seulement voilà , ces artistes ont été les premiers et ont ouvert d' immenses perspectives . Pour me résumer ( ce qui en pareille matière est d'ailleurs absurde ! ) je dirai que l' art contemporain a deux caractéristiques : il est en perpétuel mouvement , et c' est bien ; il n' est pas confortable , parce qu' il n' est pas sûr de lui . L' héritage du passé est trop lourd , et l' avenir trop divers . L' art , entre les deux , cherche sa signification . Il me semble qu' il la trouve parfois , ou que certains la trouvent , d' autres n' auront fait que bafouiller , et d'autant plus qu' ils auront voulu trop « signifier » .

Si l' art contemporain me - touche , c' est à cause de cette recherche crispée et fascinante du nouveau et de l' inconnu . Comment ne citerais - je pas Apollinaire ? Soyez indulgents quand vous nous comparez A ceux qui furent la perfection de l' ordre Nous qui quêtons partout l' aventure. .

Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières De l' illimité et de l' avenir Pitié pour nos erreurs , pitié pour nos péchés .

Art contemporain , art par essence contradictoire : strict comme les mathématiques ou violemment lyrique , sincère jusqu' à l' impudeur ou insolent dans l' imposture , explosion de couleur et de joie ou négation de tout , y compris de lui - même , il est toujours à l' affût du lendemain . N' est - ce pas l' image de notre monde ? . - Ce qu' est l' art pour l' artiste , il ne m' appartient pas de le dire . Mais l' art est l' expression d' une époque d' une civilisation , fût - ce de la révolte contre cette civilisation : et , vous le savez , le meilleur témoignage que l' homme - et aussi une nation - puisse donner de sa dignité . L' Etat ne peut pas ou du moins ne doit pas s' en désintéresser . L' indifférence , l' incompréhension de l' Etat ne nuisent d'ailleurs pas forcément à la création artistique . Toute la peinture française et de l' école de Paris depuis les impressionnistes le prouve . Il n' en est pas moins vrai que si l' Etat , les collectivités publiques avaient , au temps des impressionnistes , des fauves , des cubistes , des abstraits , acheté ce que la critique presque unanime considérait comme ridicule , nous n' en serions pas réduits à mendier les dons , à compter sur la générosité de quelques héritiers ou de quelques amateurs pour garnir les cimaises de nos musées .

Pour répondre à votre question , je crois que le rôle essentiel de l' Etat est de donner des moyens . Ce qui veut dire acheter , passer des commandes , fournir des centres d' études et de recherche , organiser ou faciliter les expositions . Que ferait - il d' autre à moins d' essayer de créer un art officiel ? On me dira que François 1 , ' 11 , Charles Quint , Jules II , Louis XIV se sont ainsi comportés . Mais le monde a changé , l' artiste par vocation profonde aspire à l' indépendance , quand ce n' est pas à la contestation , et tout art officiel est désormais condamné à la médiocrité . Il suffit de voir ce qui se passe parfois dans l' application du principe ( posé , je crois , par Malraux ) du 1 % , c'est-à-dire du fait que lorsque l' on construit un bâtiment public , faculté , école , hôpital , et cetera , un centième des crédits doit être consacré à une commande « artistique » . Malgré de nombreuses exceptions le résultat d' une idée excellente est souvent médiocre , parfois désastreux . C' est que , dès qu' il s' agit d' une décision administrative qui se veut raisonnable , des considérations extérieures à l' art lui - même égarent les choix . La fantaisie et l' arbitraire peuvent se tromper , les « commissions » se trompent toujours parce qu' elles choisissent par élimination , non par instinct . Et d'ailleurs , l' instinct ne peut être qu' individuel .

Que l' Etat donne des moyens , donc , et puis qu' il laisse agir le génie de son temps et de son peuple . Mieux vaut en la matière le gaspillage que la volonté de bien employer son argent . Au total , on ne mise pas beaucoup et l' enjeu peut être immense .

Peut-être aussi , après tout , le fait que l' Etat - et , que l' on ne m' en veuille pas de le dire , le Chef de l' Etat lui - même - s' intéresse à l' art n' est - il pas indifférent ni sans effet . En tout cas , cela ne peut pas nuire .

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